Entretien avec…Jean-François Spricigo

Rendez-vous au Parc Monceau pour rencontrer le photographe Jean-François Spricigo. Quand certains préfèrent les cafés ou leurs ateliers pour donner des interviews, Jean-François propose le banc public et l’air libre. Le photographe nous précise qu’il est inspiré par les animaux, Brel, Desproges et Thoreau: autant de filiations qui lui procurent un sentiment d’apaisement face à l’esprit critique particulièrement acéré qui le caractéristique.Sa couleur préférée est le violet, il mesure 1m76 (ou 75) et pèse 65kg.

Repéré par Anne Biroleau (BnF, conservateur général du département estampes et photographie), la galiériste Agathe Gaillard, lauréat du Prix de Photographie de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France en 2008 et exposé aux Rencontres d’Arles sous le patronage de Lucien Clergue en 2009, Jean-François Spricigo a une actualité particulièrement riche cet automne, avec trois expositions en cours et trois ouvrages à paraître. Notamment exposées au Centquatre-Paris jusqu’au 4 Janvier, les photographies de Jean-François Spricigo sont monochromes, en mouvement (longues expositions), énigmatiques, dans un hors-temps et ne prétendent pas interroger quelque chose en particulier.

Et maintenant: introduction à l’univers si particulier de Jean-François Spricigo avec un jeu de questions/réponses.

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo

Qu’as-tu photographié récemment ?

Des marais salants, des moutons et un berger. Je fais très peu de photos : 20 à 30 films par an maximum.

Cela ne me manque pas : je photographie quand j’ai l’impression que c’est nécessaire, sinon j’ai vite tendance à vouloir bien faire, à être attentif à l’idée que le monde a de ce qui est bien fait. Or, quand c’est nécessaire, c’est qu’il y a une expérience à vivre ; sans cela c’est généralement pour flatter son égo, qui n’en a pas besoin.

Comment définirais-tu le rapport que tu entretiens avec le texte et l’image ?

Le lien littérature / photographie est un lien organique ; Tant l’un que l’autre me sont apparus aussi nécessaires que respirer. Etrangement, je suis peu sensible aux arts visuels, sans y être totalement hermétique.

J’ai peu lu par rapport à la luxuriance de cet art. Mais j’y sens une forme de vecteur qui me permet de trouver un apaisement quand je suis agité. Le lien est est de nature organique. Au départ, j’ai cherché des gens pour écrire sur mes images, car j’imaginais que c’était comme ça qu’il fallait faire. J’étais également trop intimidé par le fait d’écrire. Et au fur et à mesure, je me suis autorisé à le faire. Visiblement, cela semble créer un objet cohérent, textes et images.

Je ne photographie pas de façon sérielle. J’ai un magma de photos, face auquel arrive la question de l’exposition. Je me demande alors : « qu’est-ce qui me remue pour le moment ? ». Cela se traduit par un mot ou une combinaison de mots qui seront le diapason du texte à venir, qui lui-même sera le chef de file du kaléidoscope d’images à proposer.

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo

L’écriture des textes t’aide donc à constituer tes séries?

Complètement. Pour cela, j’ai ce privilège d’avoir un interlocuteur en qui j’ai une confiance totale : Guillaume Fabiani (en charge de la direction artistique et scénographie des expositions de J-F Spricigo). J’ai une confiance profonde en son regard. Il n’est ni dans l’idéologie, ni dans l’association d’idées purement intellectuelles.

J’ai un titre. Je lui demande s’il le trouve rigolo. Généralement, il ne trouve pas ça rigolo au sens commun, me le signale et cela nous amuse. Puis, j’écris le texte. A partir de celui-ci, je lui envoie trois fois plus d’images que nécessaire pour l’exposition, puis nous faisons la sélection ensemble.

Cette méthode peut paraître bizarre pour certains, mais j’ai tendance à penser que cela donne un résultat très cohérent à l’arrivée, ainsi les étapes de conception sont naturelles, suscitent de l’envie et importent plus que le prestige du lieu d’exposition, ou le « il faut caser cette image-là ». On essaie d’être à l’attention de la petite musique du moment.

Pour ton livre toujours l’aurore (ed. de l’Oeil), que t’ont apportés les écrits des autres personnes qui ont composé à partir de tes photographies?

D’abord des jolies rencontres. J’emploie « joli » sans doute avec la même naïveté que j’emploie l’adjectif « rigolo ». Mais c’est un mot important et un argument de rencontre.

De la même façon, pour moi la photographie n’est pas un objectif, mais un prétexte. Je suis plutôt un solitaire, cependant j’aime bien qu’on se groupe, mais pour autre chose qu’un ennemi commun.

Ce livre est un regroupement autour d’un objet commun ?

Oui. C’est un bonheur pour moi, car j’ai une joie profonde à partager. C’était un joli argument que de dire à ceux que j’aime : « marchons un bout de chemin ensemble ».

La lumière pour soi, je suis suffisamment narcissique pour ne pas avoir besoin de cela ! Humainement, l’ensemble des gens qui constituent le texte sont des gens biens (selon mes critères). Des gens ouverts au monde !

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo

Deux autres motifs semblent structurer tes photographies : le rapport aux animaux, et la dialectique colère / apaisement ?

Sans les animaux, je pense que je serais dévoré par mes colères. Ils m’ont dit que quand je suis en colère, ce n’est pas la faute des autres ni du monde. C’est juste moi qui ne suis plus à l’attention de la beauté du monde.

J’ai eu un chien qui s’appelle Hiko, qui est le fil rouge de l’autre recueil à paraître. Hiko m’a appris à photographier pendant nos promenades. Les animaux parfois s’arrêtent, fixent quelque chose alors que nous ne voyons rien. Hiko le premier m’a dit : « si tu veux voir, il va falloir que tu sois à l’attention de sentir, d’entendre, goûter ».

Durant nos promenades nocturnes, je me suis mis à la hauteur d’Hiko et j’ai appris par exemple qu’il n’y avait pas un noir. Mais qu’à l’intérieur du noir, il y avait quantités de nuances d’ombre. Il m’a surtout dit : « calme toi ». Je ne comprends pas bien l’injustice que les humains s’infligent entre eux et envers la nature. L’incivisme ordinaire me révolte toujours, d’où ce besoin de me relier à la nature.

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo

Comment intègres-tu les accidents liés à l’argentique et aux tirages que tu réalises à partir de tes films ?

C’est fragile. Parfois une fausse manipulation va me faire prendre conscience que c’est mieux si l’image est plus foncée, moins lisible et crée ainsi une autre lecture. Si je donne cela à un intermédiaire, en prime rémunéré, il aura ce terrible et souvent stérile souci de vouloir bien faire. Et je perds de fait une occasion de me tromper.

Les accidents font partie du trajet photographique.

Je crois que de plus en plus, j’aborde les sujets en ayant le moins de prérequis possibles. Ce qui m’intéresse, c’est quand de temps en temps se produit un instant de grâce qui est loin d’appartenir à ma « superbe » ou autre joyeuseté de mon égo , qui appartient davantage à la conjonction improbable et salutaire d’un instant, d’un endroit, de ma présence et de ce qui se produit.

Dans notre discussion, tu as évoqué la photographie comme langage. Si je suis spectateur de ton exposition au Centquatre… 

Est-ce que tu peux être remboursé ?

Non. Mais pourquoi pas ! Si je veux « entrer » dans tes photographies, comment faire ?

Fais-toi confiance. J’envisage la photographie comme un langage. Si tu ne le comprends pas, cela ne fait pas de toi un ignorant, juste quelqu’un qui n’est pas sensible à cette forme de langage. Autorisons-nous, sans nous juger, aimer ou ne pas adhérer ne doit pas forcément susciter un commentaire derrière. Soyons à l’attention de ce qui nous est offert. Peut être en allant voir l’exposition le mardi à midi, tu y seras plus réceptif que le vendredi à 14h. Mais cela n’appartient pas à l’auteur.

Ce qui m’appartient, c’est de rendre les choses les plus lisibles possibles avec les outils qui sont les miens.

Quand on a accroché cette exposition avec les techniciens, je leur ai dit : « je ne souhaite pas que l’on se pose de mauvaises questions ». Si les gens n’adhèrent pas ou n’aiment pas, j’aimerais que ça soit le plus possible lié à ce que j’ai fait, et non pas au fait que la lumière clignote ou à la qualité de l’accueil.

Je m’efforce de rendre mon langage photographique le plus intègre possible.

Au Centquatre, tu as réalisé une installation vidéo avec Alexandre Tharaud. Comment avez-vous procédé ?

Cette installation réalisée avec Alexandre Tharaud, un ami pianiste, m’a permis de faire quelque chose de différent. J’ai la chance d’avoir fait quelques expositions ces dernières années, cette proposition était l’occasion de vivre un vertige inédit.

J’ai trouvé amusant de se mettre en danger, même si je viens du monde du cinéma à la base (films, clips, court-métrages). Pour cette vidéo, j’ai écrit un texte que j’ai enregistré. Je l’ai donné à Alexandre qui a composé une musique à partir du texte. Puis j’ai mis des images sur sa musique. C’est un joli échange, comme une correspondance qui est un principe que je trouve très beau.

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo

Quels sont tes projets après ces expositions et la parution de toujours l’aurore et Lettres à Quelqu’un ?

Aucune idée. Et c’est anxiogène parfois.

Cependant, moins j’ai de projets, plus je suis à l’attention de ce qui se produit. Quand on a un projet, on a alors beaucoup de mal à admettre ce qui ne correspond pas à la lecture que nous avons de ce projet. Ou alors cela suscite des formes de déception qui entravent le discernement.

Quels conseils pourrais-tu donner à de jeunes photographes ?

N’en attendez aucun ! Cessez d’attendre, aimez. C’est dans ce qu’on aime que l’on se révèle. Cessez d’attendre. Ce qu’ils sont n’est pas contenu dans l’image que les autres ont d’eux. Ce qu’ils sont est déjà en place. Il faut juste être à l’attention, à l’écoute, disponible et accueillir.

Un conseil pratique s’il en faut : rencontrer les auteurs ou les paysages qui les ont marqués, pas pour ce que la personne ou le paysage leur dira, mais pour l’engagement que crée l’expérience « d’aller vers » , établir un lien et se relier à quelque chose.

Je finirai avec cette phrase de Thoreau : « Nos pensées font date dans nos vies, tout le reste n’est que le catalogue des vents qui ont soufflé alors que nous étions sur terre »

Informations pratiques:

EXPOSITIONS

  • toujours l’aurore – 05.11.14 – 04.01.15

Centquatre-Paris – 5, rue Curial – 75019 Paris – Métro Riquet (7)

Du mardi au vendredi: 12h-19h

Weekend: 11h-19h

  • carnets du ciel – 11.14 – 29.11.14

Galerie Maeght – 42, rue du Bac – 75007 Paris – lundi 9h30- 18h, du mardi au samedi 9h30-19h

  • romanza – 30.10.14 – 31.12.14

SABAM – Bruxelles – Rue d’Arlon 75-77

RENCONTRES

  • 12.11.14, 19h: rencontre au Centquatre avec Alexandre Tharaud, José-Manuel Gonçalvès et Jean-François Spricigo
  • 20.11.14, 19h: galerie du jour – agnès b., lecture par Édith Scob du livre toujours l’aurore publié aux éditions de l’Œil, musique par Albin de la Simone.

LIVRES

  • toujours l’aurore

photographies de Jean-François Spricigo

textes de Dominique A, Eric Baret, Anne Biroleau, Marcel Moreau, Josef Nadj, André S. Labarthe, Alexandre Tharaud, Jean-François Spricigo

éditions de l’Œil

16,5 x 21,5 cm – 128 pages – ISBN 978-2-35137-168-8

  • Lettres à Quelqu’un

textes et photographies de Jean-François Spricigo, préface de Philippe Grimbert

éditions Riveneuve

14 x 21 cm – 112 pages – ISBN 978-2-36013-268-3

  • Mois de la Photo à Paris 2014

ouvrage collectif de photographies

éditions Actes Sud

21 x 24 cm – 416 pages – ISBN 978-2-330-03644-7

Sébastien Appiotti