Festivals photo et territoire: la photographie comme lien social?

Il est un aspect souvent méconnu des festivals photographiques en France: leurs actions territoriales et à vocation sociale sur les territoires où ils sont implantés.

A l’occasion de l’exposition « Le nom qui efface la couleur » du photographe Israël Ariño organisée par l’association Nature Humaine au printemps 2014, Sylviane Van de Moortele, présidente des Rencontres de la Jeune Photographie internationale de Niort, et Odile Andrieu, directrice des Promenades Photographiques de Vendôme, ont apporté des regards croisés sur les enjeux du couple photographie et territoire.

Sylviane Van de Moortele, Rencontres de la Jeune Photographie Internationale de Niort: la vocation sociale de la photographie. 

 

Sylviane Van de Moortele et Françoise Huguier Crédit photo : CHB Com - Photophores

Sylviane Van de Moortele et Françoise Huguier
Crédit photo : CHB Com

Sylviane Van de Moortele met en avant la vocation sociale de la photographie, corrélée à l’enjeu majeur d’un travail en résidence : ce dernier doit être vu.

Selon elle, la résidence d’artiste est un vecteur de rencontres et a une incidence non négligeable sur les habitants d’un territoire.

La résidence d’artiste, outil créateur de liens 

Rappelons à ce propos que les Rencontres de la Jeune Photographie de Niort ont fêté leurs 20 ans cette année. Le principe du festival est simple: accueillir en résidence 8 jeunes photographes pendant 15 jours, avec comme impératif d’exposer ses travaux à la fin de ces deux semaines. Il n’y pas de thématique imposée et pas d’obligation de photographier le territoire niortais.

Sylviane Van de Moortele estime que 2 à 5 jeunes photographes vont chaque année à la rencontre des territoires et de ses habitants.

Les photographes offrent ainsi une approche plurielle des strates de la société niortaise. Les personnes photographiées qui viennent en grande majorité au vernissage, puis aux différentes manifestations culturelles autour de la photographie à Niort. Certains publics non habitués à la photographie sont d’ailleurs devenus par ce biais des habitués du Festival, sans être consommateurs réguliers de manifestations culturelles.

Sylviane Van de Moortele note autour de sa manifestation un intérêt progressif pour la photographie, avec un travail qui doit se concevoir sur le long terme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet intérêt pour l’image ne se limite pas à la photo normative. Ces nouveaux publics sensibles à la photographie portent une attention toute particulière aux expressions subjectives, dont certaines peuvent d’ailleurs entrer en résonance avec leur vécu ou des lieux familiers.

La photographie, outil au service de la cohésion sociale? 

Sylviane Van de Moortele développe par la suite un second exemple autour d’une commande liée à un CUCS -Contrat Urbain de Cohésion Sociale-. Vous avez bien lu: il s’agit de se demander si la photographie peut être un des outils de la cohésion sociale, à côté des politiques associatives « classiques » et des politiques des ministères de la Ville et du Logement.

En partant d’un grand ensemble qui allait être détruit à Niort, un travail a été mené pour photographier les intérieurs des appartements des habitants avant leur disparition.

Un protocole a été établir pour se faire, comprenant une rencontre préparatoire: 80 familles sur 150 ont donné leur accord pour participer à ce projet. Un accord lourd de signification quand est exposé visuellement le lieu de sens et l’espace privé de l’habitant, souvent immigré.

Ce travail a été exposé au Musée de Niort, avec une scène particulière qui s’est jouée lors du vernissage de l’événement.

Le jour du vernissage, des navettes ont été affrétées entre le quartier du projet photographique et le Musée de Niort. L’enjeu de ce vernissage?

  • Faire entrer d’autres publics dans l’institution culturelle, d’habitude plus enclins à la gêne et l’autocensure face à ce genre de territoires d’expressions artistiques

  • Créer de l’échange entre des publics qui ne se croisent jamais.

Ce projet photographique, complété par des ateliers d’écriture (autour des souvenirs, mémoires, fictions) a donné lieu à l’édition d’un coffret de deux ouvrages: Mémoires de quartier . Ce dernier a été remis à tous les habitants du quartier.

Sylviane Van de Moortele conclue en expliquant que mêler la photographie, l’écriture à un territoire a permis de donner du sens à la mémoire du quartier, devenue plus globale et moins individuelle.

Odile Andrieu, Promenades Photographiques de Vendôme: la photographie comme lien social

Odile Andrieu - Crédits photo: La Nouvelle République

Odile Andrieu – Crédit photo: La Nouvelle République

Odile Andrieu appelle de ses vœux à développer beaucoup plus la dimension sociale de la photographie dans les manifestations photographiques françaises. Selon elle, la photographie doit être ouverte, accessible et pédagogique.

Son propos est illustré d’exemple d’actions menées à Vendôme, notamment des ateliers avec des publics fragilisés. Ce sont des actions qui se construisent sur le temps long, notamment avec des collégiens, des allocataires du RSA.

Pour Odile Andrieu, ces ateliers permettent de donner la parole au public. L’éducation à la photographie à un rôle pédagogique, artistique et de création de lien social sur un territoire donné.

 

Comment se déroule un atelier photographique à Vendôme? 

La structure confie un appareil à chaque participant. Ce dernier va développer au sein des ateliers sa propre expression photographique en découvrant l’image et la création.

Ces ateliers se centrent donc sur la photographie subjective: la parole photographique est donnée aux participants afin qu’ils puissent raconter leur subjectivité et leur vie.

Les Promenades photographiques de Vendôme rassemblent chaque année 20 artistes. Son intégration au territoire se fait via le bénévolat: participation à l’accroche, au décrochage et à la circulation entre les différents événements.

Bénévolat et ateliers bénéficient de retours très positifs de la part des habitants et acteurs du territoire.

Ces retours montrent combien il est important d’avoir un ancrage fort sur le territoire.

La photographie au risque de l’entre-soi

Arles et Perpignan, par exemple, sont perçues par les territoires en question comme des événements de professionnels et de l’entre-soi.

Les ateliers des Promenades Photographiques permettent justement cet ancrage dans le territoire. Ces ateliers ont été ou sont complétés par différentes actions : commande au niveau de la région, des portraits d’élus, des photographies chez les commerçants,…

Odile Andrieu souligne à quel point une manifestation photographique crée de la mémoire collective pour un territoire. Cette dimension ne doit pas être perdue de vue, au risque d’un événement fermé et uniquement destiné aux professionnels de la photographie.

Sébastien APPIOTTI