Photographie contemporaine et territoire: les enjeux d’une résidence d’artiste

Cette semaine, Photophores s’intéresse de plus près aux relations existantes entre la photographie contemporaine, une résidence d’artiste et un territoire.

Résidence d’artiste ? Vous en avez peut être entendu parler lors d’une exposition. Ou alors pas du tout !

Petit rappel de ce qu’est une résidence artistique en quelques mots : une résidence d’artiste est un partenariat entre une institution publique ou privée et un artiste, allouant un espace à cet artiste suite à un appel à projets, afin de favoriser la création et/ou l’exposition d’oeuvres d’art. Une résidence peut également offrir des moyens techniques, administratifs et/ou financiers aux artistes sélectionnés.

Logo Nature Humaine pour la photographie

L’association Nature Humaine pour la photographie est un des acteurs émergents en France promouvant la photographie d’auteur autour d’un territoire: Le Blanc , situé dans la Brenne (point A rouge sur la carte Google Maps). Sa résidence d’artiste autour de la photographie existe ainsi depuis 2010.

Le Blanc - Google Maps ©

Le Blanc – Google Maps ©

Au printemps dernier, à l’occasion de l’exposition « Le nom qui efface la couleur » du photographe Israël Ariño, a eu lieu une conférence « Pourquoi faire appel à des photographes qui viennent de loin pour porter un regard sur notre territoire ? » avec les intervenants suivants :

– Anne-Claire Broc’h, photographe résidence Nature Humaine 2011/2012

– Israël Ariño, photographe résidence Nature Humaine 2013/2014

– Olivia Marsaud, membre de l’association Fetart (Festival Circulation(s) ), oeil photo pour Off the Wall, rédactrice en chef d’Africa24 Magazine

– Odile Andrieu, directrice des Promenades Photographiques de Vendôme

– Sylviane Van de Moortele, présidente du CACP « Villa Pérochon » – Niort.

– Philippe Pavageau, chargé de projets Nature Humaine

Les habitants du territoire où a lieu la résidence reconnaissent-ils leur espace de vie dans les photographies ?

La résidence et le travail plastique du photographe créent de toute évidence un décalage : la photographie est le lieu où le familier devient étrange pour les habitants du territoire questionné.

Ce décalage est également facteur de richesse, celui du regard que peut porter un photographe sur un lieu, plus esthétique que descriptif.

Pour Anne-Claire Broc’h, la résidence offre au photographe l’opportunité du contact avec les habitants.

Pendant sa résidence, la photographe a travaillé sur les adolescents en collaboration  avec Gilles Pourtier. Des rencontres qu’elle qualifie de « forcées » dans un premier temps. Ces rendez-vous sont intenses, et peuvent amener à une deuxième entrevue pour créer un lien de confiance avec le sujet que les photographes souhaitent photographier. Le lien entre le territoire et le photographe passe donc par l’habitant, avec un nouveau cadre relationnel à construire pour chaque résidence et projet de regard photographique sur le territoire du Blanc.

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Quel regard porter sur la série d’un photographe réalisée en résidence ?

Il est nécessaire de prendre en compte la notion d’échelle pour rendre compte des différentes perceptions possibles d’un même travail photographique.

Israël Ariño, le dernier résident en date de Nature Humaine, souligne par exemple le regard différent porté sur son travail entre la Catalogne dont il est originaire et la ville du Blanc. Un décalage qui pour lui est fonction de la connaissance du lieu.

Les citadins voient dans ses images un endroit exceptionnel, anormal, quasi surnaturel. Les habitants quant à eux se questionnent : ne projette t-on pas sur eux des mythologies et des idées préconçues ?

Les participants sont d’accord pour souligner le fait que les photographies d’une résidence sont un choix dun certain regard sur un territoire. 

A la manière d’un écrivain qui écrirait une fiction sur une région donnée, le photographe, avec son écriture visuelle, emploierait des procédés similaires: il montre une certaine vision d’un lieu. Son regard est donc forcément partiel.

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Les habitants qui regardent les images peuvent-ils l’effort d’aller plus loin dans leur interprétation, de dépasser le territoire et le mettre à distance ?

Cette question est également liée à la culture visuelle : on a plus ou moins l’habitude de réfléchir par rapport à elle, à partir d’un point de repère : la connaissance du territoire.

La résidence et la série des photos qui en est issue donne lieu à l’élaboration d’un territoire mi-privé, mi-public, avec des rencontres fréquentes pendant trois mois du photographe avec ce qu’il photographie (habitants et/ou paysages). Le photographe doit d’ailleurs s’expliquer fréquemment pour justifier sa démarche et ses travaux.

En amont de la résidence est effectué un travail de fond par l’association Nature Humaine pour travailler sur le thème de la culture visuelle avec les jeunes du Blanc. Dès 2010, une action a été menée au Lycée Pasteur, avec une classe de 2nde Littérature et Société.

Ce travail constitué autour d’une vingtaine d’heures d’ateliers, a donné lieu à un livre et une exposition spécifique du travail des élèves. Une éducation artistique permettant l’apprentissage de la culture visuelle à travers le regard du photographe en résidence.

Ces ateliers ont depuis 2010 rencontré un indéniable succès et contribuent à l’ancrage territorial de la résidence et de l’acceptation du travail du photographe. Un pari sur la jeunesse et sur le territoire, tel semble être le parti-pris des résidences depuis 2010.

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Comment entrer dans un territoire de résidence ? Avec une aide ou en toute indépendance ?

La résidence est une entrée sur le territoire : on attend d’elle qu’elle croise le photographe et l’espace dans lequel il réside. 

La réponse à cette question est le fruit d’un travail empirique. Le photographe est obligé de faire face à des expériences qui vont rendre capable de construire et matérialiser son travail. Pour Anne-Claire Broc’h, le photographe peut tout d’abord explorer l’espace public, qui est un point d’entrée pour créer du sens.

Dans le cadre de sa résidence, elle a souhaité montrer un espace public investi par les jeunes, et trouver du sens sur une photo qui montre le modèle, le jeune, dans le décor de ses occupations dans la ville.

La photographe confie en outre que la résidence est un travail très intuitif : il s’agit pour elle de faire remonter des éléments personnels et universels, à partir de ce qui va émaner d’une population locale.

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Philippe Pavageau fait remarquer qu’il existe pour la résidence une certaine émulation entre les photographes. Israël Ariño s’est par exemple intéressé aux séries précédentes pour élaborer son projet plastique.

Il insiste en outre sur le fait que la durée de la résidence -3 mois- offre une grande différence par rapport aux résidences d’un mois par exemple, et un certain confort. Il a par exemple eu le temps de faire des repérages, et de lire des éléments explicatifs du territoire de la résidence.

La résidence Nature Humaine permet donc d’envisager la construction d’un travail sur la durée. C’est une résidence de l’intuition, qui laisse le temps aux photographes d’explorer des pistes.

Les actions menées au Blanc ont une reconnaissance qui arrive rapidement. Il est également souligné qu’un des vecteurs d’intégration d’actions de ce type avec la population passe le bénévolat.

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Quels sont les enjeux liés à une résidence d’artiste-auteur ?

– L’émergence d’une économie liée à la culture et au tourisme.

– L’impact d’une résidence d’auteur sur les habitants du territoire : déclic sur la perception de la création, déclencheur d’initiatives.

– Création d’un patrimoine visuel local esthétisé : usage mémoriel de la photographie.

– Une pluralité de regards sur le même territoire

– Echo de la démarche photographique et plasticienne par rapport au territoire, son intimité en tant qu’habitant d’un territoire photographié.

– La résidence questionne le territoire où elle se situe et plus largement questionne la notion de territoire: la notion de territoire est ambivalente et nécessite une profonde réflexion sur ses acceptions.

– Comment se décline le territoire au sein d’une résidence ? Territoire géographique, territoire administratif, territoire vécu, territoire du photographe, territoire de l’intime.

– Comment articuler la démarche esthétique d’une résidence aux fonctionnalités utilitaires et concrètes de cette dernière sur le territoire ? Par un travail artistique, scolaire, mélange d’exigence et de médiation, d’éducation à l’image et de création artistique.

Un aperçu en images des événements Nature Humaine: 

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NB: Nous consacrerons un papier dans les prochains jours aux actions sociales et locales menées par les Promenades photographiques de Vendôme et le CACP Villa Pérochon de Niort. Deux éclairages complémentaires pour mieux saisir les enjeux liant photographie et territoire.

Sébastien APPIOTTI