Edito(s) A la recherche de (la vraie) Vivian Maier

Cher lecteur, tu vas expérimenter l’édito-selfie, à propos d’une photographe géniale et polémique: Vivian Maier. Ou pour être plus précis: la marque Vivian Maier déposée par John Maloof.

D’ailleurs, chère Vivian, si tu me lis, ne sois pas froissé par ce que je vais écrire. Toi qui aime tant la langue française,  tu connais sûrement ce passage du Mariage de Figaro (Beaumarchais) « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur »

Vous l’aurez donc compris: on peut être admiratif du talent de Vivian Maier et circonspect par rapport à John Maloof, découvreur des négatifs de Vivian Maier en 2007 à Chicago. Ce malaise que je ressens depuis la découverte des photographies de Vivian Maier s’est accentué avec le visionnage en avant-première nationale du documentaire Finding Vivian Maier (A la recherche de Vivian Maier), co-réalisé par Charlie Siskel et John Maloof, qui sort le 2 Juillet dans les salles obscures.

Finding Vivian Maier

Finding Vivian Maier

John Maloof, Steve Jobs de la photographie ? 

Il n’est parti de rien, il est aujourd’hui connu dans le monde entier. Sans lui, le génie de Vivian Maier n’aurait peut être jamais eu l’écho international rencontré depuis ces derniers mois. John Maloof a construit Vivian Maier Photographe, il est sa propre production à travers les négatifs dont il a fait l’acquisition un jour de brocante dans la bonne ville de Chicago en 2007.

Il ne vous échappera d’ailleurs pas lorsque vous verrez ce documentaire la place centrale de l’iMac de John Maloof, temple de la découverte des photographies de Vivian Maier. Le négatif scanné, la lumière fut…sur un iMac: the american dream remixé au Rolleiflex / Apple.

Une narration dramatisée et savamment marketée : 

Rien n’est laissé au hasard dans la construction du documentaire:

1) La scénographie mettant en scène de manière chronologique la recherche de Vivian Maier, de l’achat des négatifs à la brocante de Chicago aux expositions en galerie, à la manière d’une véritable enquête policière et digne d’une série américaine à grand public (Charlie Siskel, le co-réalisateur du documentaire est d’ailleurs réalisateur de séries TV).

Boite contenant des tirages réalisés par Vivian Maier

Boite contenant des tirages réalisés par Vivian Maier

2) Le plan choisi pour thématiser la recherche de Vivian Maier:

Une accroche mystérieuse, une femme mystérieuse, un génie méconnu, l’émerveillement face à la beauté, puis la face sombre de Vivian Maier, très sombre, de plus en plus sombre (violons et trémollos dans la voix à l’appui), puis l’apothéose légitimante (l’exposition en galerie, aux Etats-Unis, puis dans le monde entier).

3) The dark side of Vivian Maier: oui, Vivian Maier a connu le côté obscur de la force. Un topos utilisé jusqu’à la racine pour décrire de nombreux artistes, malades mais géniaux (donc on leur pardonne). Car si Vivian Maier est une « nanny » au talent insoupçonné, elle a également des névroses cachées.

D’ailleurs Finding Vivian Maier? Osons le dire, le documentaire aurait pu s’appeler The dark side of Vivian Maier. Ou bien encore Vivian Maier, freaky genious super nanny.

Vivian Maier

Vivian Maier

4) Les élites vs. le talent pur: une opposition largement utilisée dans le documentaire. Le talent de Vivian serait reconnu par le public et rejeté par les grandes institutions culturelles. Contre-exemple récent: l’exposition « Vivian Maier (1926-2009), une photographe révélée », au Château de Tours (Jeu de Paume), succès critique et populaire (Novembre 2013-Juin 2014).

1959, Kochi, India - Vivian Maier ©

1959, Kochi, India – Vivian Maier ©

Vivian Maier / Maloof Collection: comment construire la légitimité et la montée en valeur d’un artiste post-mortem? 

Le tsunami Vivian Maier arrive d’ailleurs dans un contexte bien précis: notoriété rapide d’un contenu ou d’un artiste via les réseaux sociaux, explosion de la street photographie avec la photographie mobile & retour en force des appareils photo vintage (Rolleiflex, Polaroid, Lomographie,…).

Cette triple dynamique porte le projet de décliner Vivian Maier comme une marque: des expositions, des livres et maintenant un film documentaire. Si d’un point de vue légal, nous ne pouvons rien contester, en est-il de même d’un point de vue éthique?

Rien qu’aux USA, le documentaire a rapporté au box-office plus de 1,4 million de dollars. La sortie mondiale du documentaire est en cours, notamment en France, un marché-clé pour le déploiement, la légitimation et la popularisation de la marque Vivian Maier. 

De son vivant, Vivian Maier aurait-elle été en accord avec l’utilisation de ses images? Par le choix des tirages exposés? Par les choix opérés par ce documentaire? Autant de questions sans réponse.

Je parie par exemple une boite de négatifs que Vivian aurait préféré le documentaire réalisé par la BBC en 2013 : « Vivian Maier – Nanny Photographer », bien plus fidèle à ce qui faisait vibrer Vivian Maier: la photographie.

Je parie aussi et sans prendre de risque que la succes-story Vivian Maier n’est pas prête de s’estomper. Mais à quel prix?

En savoir plus sur Vivian Maier: 

Vivianmaier.com

Et parce que Vivian le vaut bien: Finding Vivian Maier, à partir du 2 juillet dans vos cinémas!

Sébastien APPIOTTI