Entretien avec Laurence Allard – Téléphone Mobile & Création

Le téléphone mobile a mis des moyens de production et diffusion d’images, de textes et de sons potentiellement entre les mains de plus de six milliards de personnes dans le monde. Une révolution que nous avons choisi d’aborder sur Photophores depuis l’automne 2012 par le prisme de la photographie mobile. 

Il nous a, à ce titre, semblé primordial de proposer une analyse en profondeur des processus créatifs permis par les supports mobiles. Plutôt que de chercher à délimiter un Art Mobile, l’ouvrage Téléphone Mobile et Création invite à une traversée de processus créatifs extrêmement divers: pratiques de communication ordinaires mais aussi dans le cinéma, la littérature, la musique, la photographie… L’occasion pour nous également de réaliser un entretien avec Laurence Allard, maître de conférences en Sciences de la Communication,  chercheuse à l’IRCAV – Paris 3, qui a co-dirigé l’ouvrage avec Laurent Creton et Roger Odin. Ses thèmes de recherche se concentrent notamment autour des usages ordinaires, citoyens et humanitaires des technologies de communication (Internet & téléphone mobile). 

Laurence Allard

Laurence Allard

 

 

En quoi était-ce important pour Laurent Creton, Roger Odin et vous-même d’explorer la thématique « création et mobile »?

Les usages du téléphone mobile ont été inventoriés essentiellement du côté des pratiques ordinaires ou des pratiques professionnelles. Mais il manquait un panorama et une analyse de toutes les pratiques et usages autour de la création portable ou mobile.

Notre parti-pris était un peu risqué. On a estimé que le caractère de nouveauté radicale de la création avec un mobile n’était pas forcément issu des mondes de l’art.

Nous avons souhaité montrer que la diffusion globale et massive du téléphone mobile avait donné aux mains de 6 milliards d’humains des possibilités d’expression, tant écrites que photographiques, iconiques, verbales, orales.

Que les artistes se saisissent des nouvelles technologies de prise de vue, d’écriture, ce n’est pas en soi une révolution. Mais cette révolution des usages, leur globalisation oui.

D’où l’invitation de chercheurs internationaux comme Maurizio Ferraris ou William Urrichio mais aussi de praticiens d’Afrique du Sud, l’exploration de terrains d’étude au Sahel, au Moyen-Orient comme les nouvelles écrites et commentables sur mobile, les échanges de titres musicaux touarègues ou les vidéos mobiles de mouvements sociaux de minorités religieuses ou sexuelles avec Steve Vosloo, Chris Kirkley et Esra’a El Shafei.

Notre parti-pris s’est focalisé sur le concept de créativité, et dans toutes sortes de situations d’usages, de contextes, avec une approche non normative et ouverte de la création. La géolocalisation, le bon vieux SMS, la photographie et la vidéo mobiles ou encore les playlists musicale mais également les créations transmédia (avec Iranian Stories ou Crowdvoice) dans lesquelles des contenus mobiles sont intégrés, ces fonctionnalités, usages et réalisations constituent autant de thèmes abordés dans cet ouvrage.

On s’est avant tout attaché aux déplacements, aux réinventions, aux détournements, à ces petits pas de côté, qui ne sont pas forcément des révolutions esthétiques, mais qui dans la pratique quotidienne expliquent la popularisation de cette technologie. En plus d’être une technologie d’individuation, un support de la connaissance de soi et de l’expression de soi, il y a cette créativité diffuse mérite réflexion.

Cette possibilité d’agencer des sons, de l’image, du texte, à tout moment de la journée et dans tout type de situation est l’un des facteurs de la globalisation des usages du mobile. C’est cette dimension de créativité ordinaire qu’on a voulu mettre en avant, autour de la notion de « hack d’usage », que je développais déjà dans Mythologie du portable.

On pense souvent que le hack est du côté de la programmation. Mais l’appropriation d’une technologie suppose qu’on va la faire sienne, en la détournant en fonction de ses propres usages, de ses propres contraintes, de ses propres besoins et de ses propres désirs.

Colloque Mobile et Création 1

Colloque Mobile et Création 1

 

Ce qui m’a frappé, c’est comment à partir d’un support source, les usagers rendent le mobile plastique, malléable, mais également la diversité des expressions de la créativité. Comment, en tant que chercheur l’expliquez-vous ?

Cette question prouve que notre parti-pris de départ était plutôt heuristique (rires). On peut partir d’une définition a minima de la création et être sensible à toutes les formes de créativité. On observe en effet une singularité extrême des modes d’expression, d’appropriation des différentes fonctionnalités de cet outil qu’est le téléphone mobile. C’est cette singularité là qu’il faut déplier.

On a voulu laisser une grande part à toutes sortes de détournements inattendus, de réinventions possibles auxquels donnent lieu le téléphone portable, et cela dans toutes les régions du monde. Je me permets d’insister sur cette approche globale car la leçon des usages du mobile est une leçon post-coloniale, les Suds innovent en la matière tout autant sinon plus que le monde occidental.

C’est dans cette optique que vous avez choisi de ne pas séparer les usages sociaux, artistiques et militants du mobile ?

Oui, parce que dans les mobilisations contemporaines par exemple, il y a une problématique qui est celle de la « politique de la visibilité » de la cause. Il y a toujours une réflexion, dans le monde d’aujourd’hui sur l’automédiatisation des mouvements, sur les mises en scène du message adressé depuis les places publiques connectées par les protestataires.

Ce souci de la politique de la visibilité, de la forme, de la dramaturgie, est typique des mobilisations nées d’Internet et qui sont outillées par le mobile. Ce sont donc d’une certaine façon aussi des mouvements qui sont créatifs. Ils vont par exemple puiser dans le répertoire artistique. En ce moment, on va trouver bon nombre de « retournements politiques » autour du selfie.

C’est parodique certes, mais c’est une façon de s’inscrire dans un genre qui émerge et de le politiser. C’est s’incruster dans un réseau de diffusion et dans une actualité qui est l’effet mode du selfie. Les manifestants turcs par exemple prennent des selfies à la façon du selfie de stars de la dernière édition des Oscars.

Après, ce qui est intéressant, dans les usages de la vie quotidienne, c’est la façon dont la technologie, notamment le mobile, a permis de dramatiser ou de théâtraliser quelque peu son existence. L’hypothèse de Foucault sur le fait de faire de sa vie une œuvre d’art est rendue possible à tout un chacun. On serait dans une sorte de « stylistique de l’existence », à travers la possibilité de mettre en scène tout un ensemble de moments tout à fait ordinaires et qui par l’intermédiaire du mobile, deviennent un peu plus théâtralisés d’autant plus quand il y a partage sur « une scène digitale » comme sur les réseaux sociaux mobiles ou en ligne.

D’où le succès d’applications de type Snapchat chez les plus jeunes, qui n’ont pas tant avoir avec le fait de soustraire au regard d’adultes certains échanges, que justement de mettre en scène le moment des interactions présentes et de jouer avec le temps de la réception pour programmer un effet de surprise ou un effet de frustration chez le récipiendaire de la photographie. Drama et coup de théâtre nourrissent ainsi les mises en scène de la vie quotidienne connectée.

Dans les usages de Snapchat, la programmation du temps de réception est un moment de créativité. On va choisir le temps de réception et cela fait partie du message.

Qu’apportent les contributions qui sont dans Téléphone Mobile et Création à la connaissance de la relation photographie et mobile ?

Il me semble que l’un des textes qui permet d’historiciser le moment de la photo mobile est la contribution de Serge Tisseron, qui émet l’hypothèse suivante : avec la photographie mobile, on quitterait le paradigme d’émergence de la photographie historique, basée sur des signes de préservation de l’existence par l’apparence. Serge Tisseron développe également l’imaginaire du morbide et ce rapport que la photographie va avoir avec la mort. Avec la photo mobile, connectée, communicante, on va développer un imaginaire, qui n’est pas celui de la préservation du temps, qui n’est plus une créativité morbide. 

Couverture Téléphone mobile et création - éditions Armand Colin / Recherches

Couverture Téléphone mobile et création – éditions Armand Colin / Recherches

Vous définissez dans votre contribution le mobile comme technologie du soi, « un authentique moyen de communication avec soi-même ». Pourquoi ?

Cet article pourrait lu comme une version extrêmement privatiste des usages du teléphone mobile. Ce n’est surtout pas ce que j’ai voulu mettre en évidence même si c’est par l’individuation réflexive et expressive que la citoyenneté peut s’affermir mais c’est un autre débatJ’ai simplement voulu montrer que le paradigme d’innovation des Télécoms s’est construit sur le paradigme de la « voix lointaine » (résorber la distance et communiquer à distance) n’était plus le seul.

A son apparition, le téléphone mobile se situe dans continuité d’une tradition de cette filiation socio-technique.

Peu à peu, il y a aussi eu des usages en co-présence. Se montrer des photos par exemple, échanger et provoquer une rencontre en co-présence, réinventée et enrichie, nourrie de contenus en ligne, de contenus stockés sur son téléphone mobile.

Puis, il y a un 3ème paradigme qui se développe, qui n’est pas antinomique avec les 2 premiers. Avec le téléphone mobile, on communique toujours à distance, on communique toujours en co-présence. On communique également avec  » sa voix intérieure », avec soi-même.

C’est à dire que du moment où cet objet familier qu’est le mobile nous accompagne dans tous nos faits et gestes de la vie, il y a une relation de compagnonnage avec cet outil. Le mobile est devenu une sorte d’extension ou de caisse de résonance de la subjectivité de notre intériorité. Parfois, il y a des usages du téléphone mobile qui n’ont pas forcément vocation à être communiqués, mais qui sont plus de l’ordre de la communication avec soi-même.

Les tweets d’ennui, le sms de colère que l’on publie par exemple et que l’on envoie sous le coup d’une émotion, sont parfois des expressions de soi-même pour soi-même. Ces expressions sont supports à nos émotions et nos jugements et elles ne demandent pas forcément de réponse, mais ouvrent parfois une conversation.

La photographie est l’un des supports de ce registre expressif du soi : c’est un support automédiale, avec une textualité mobile hybride composée d’images-textes sur lesquelles l’on écrit ou que l’on rend plus iconique avec des emoji par exemple. 

Communiquer avec soi-même est l’un des usages possibles du téléphone. Il ne s’agit pas de dire que l’usage du mobile pour se connecter à soi-même s’impose au détriment d’autres intentions communicationnelles. Le Selfie en est un très bon exemple. On peut penser au premier abord qu’il relève des pathologies du narcissisme connecté contemporain et toute une prose psychologisante abonde en ce sens. Mais en réalité, Il s’agit plus d’un « autoportrait de soi » dans le monde car l’élément le plus significatif c’est ce qui se trouve à l’arrière-plan ou à vos côtés.

De la voix lointaine à la voix intérieure, il y a toute une échelle d’usages qui sont co-présents. Cela va dans le sens de ce que j’ai appelé un « double agir communicationnel ». L’action et sa représentation sont une seule et même chose : l’action s’achève à travers sa mise en forme et sa mise en scène publicisées.

Que prévoyez-vous pour la 3eme édition du colloque Mobile Création en décembre 2014?

On était parti d’une approche non normative de la création avec le mobile, dans les usages ordinaires, les usages militants, les usages éducatifs. Il y a d’ailleurs dans Téléphone Mobile et Création tout un chapitre consacréà la révolution de la lecture en Afrique via le téléphone, avec un projet d’écrivains sud-africains qui ont publié des nouvelles pour être lues sur un support mobile.

Cette définition ouverte de la création met en valeur la pluralité des acteurs et des individus qui veulent à un moment ou à un autre œuvrer de façon créative dans leurs usages mobiles. C’est une pluralité d’acteurs comme par exemple des cinéastes, avec Roger Odin qui a exploré la thématique du portable dans le cinéma. Ça peut être des artistes, avec la contribution de Benoît Labourdette.

On a voulu pour cette 3ème saison du colloque Mobile Création se centrer sur les disciplines artistiques traditionnelles ou émergentes. Et de se poser la question : comment des artistes se saisissent du mobile en usagers? Quelles sont les créations émergentes mobiles qui s’énoncent, s’explicitent, sont produites et financées ?

On va s’intéresser à documenter comment des musiciens, des plasticiens, des cinéastes, des gens de théâtre se saisissent de cet outil, en tant que créateurs mais aussi en tant qu’usagers notamment parce qu’il y a tout un écosystème d’applications professionnelles liées aux industries créatives.

Qu’est-ce que le mobile fait aux arts? Qu’est-ce que les arts font au mobile?  Deux questions sur lesquelles nous avons choisi de se concentrer, et notamment autour de filières créatives et mobiles constituées. Le colloque aura lieu les 4 & 5 décembre 2014 à l’INHA : une table ronde sur la photo mobile comme art et genre à part entière est également prévue.

Informations pratiques :

 

Téléphone mobile et Création –éditions Armand Colin/Recherches, en vente sur le site web d’Armand Colin ou sur cette page par bon de commande : http://www.mobilecreation.fr/?p=423 

Site internet du colloque Mobile Création : www.mobilecreation.fr

Twitter: @mobilecreation1

Pour suivre l’actualité du mobile: http://www.mobactu.fr/

Sébastien Appiotti