Que reproche t-on à la photographie mobile (2/2) ? L’amateur et les réseaux sociaux

Suite de notre papier sur les reproches faits à la photographie mobile: ces remarques sont issues d’une conférence animée par Nadine Bénichou, et qui s’est tenue dans le cadre du Festival de la Photographie Mobile organisé par Tribegram fin 2013 à Paris. 

L’amateur et les réseaux sociaux

La mutation première de la photographie mobile, outre le support, est sa connexion à Internet et aux réseaux sociaux. On parle ainsi de photographie connectée, avec quelques caractéristiques et critiques générales des usages publics de la photographie mobile qu’il convient de rappeler:

  • Ces images sont communicantes, instantanées, éphémères… et oubliées aussitôt qu’elles sont postées. L’enjeu, nous rappelle, André Gunthert, n’est pas tant la photo en elle-même que ce qu’elle véhicule : elle se veut « embrayeur de conversation », support à quelque chose -un message, une émotion, un texte,…-.
  • La pression de la publication : la photographie mobile et connectée aurait entraîné une augmentation numérique du nombre de photographies publiées par photographe. Le réseau attendrait de par la part du photographe, et inversement, un nombre minimal de photographies et de likes. On observe d’ailleurs des stratégies parfois très élaborées chez ces photographes connectés, publiant et commentant en fonction de leur audience, du décalage horaire, et de manière quasi-quotidienne.
  • La lassitude et l’uniformisation : la photographie mobile entraînerait un double phénomène de lassitude et d’uniformisation. Lassitude d’une pratique photographiques répétitive, uniformisation du goût et de l’esthétique des photographies que l’on produit et que l’on observe chez les autres.
Si tu n'as pas fait ton selfie sur Instagram, c'est que tu as raté ta vie !

Si tu n’as pas fait ton selfie sur Instagram, c’est que tu as raté ta vie !

  • Pas de notion de série : la photographie mobile et son imbrication dans des réseaux photographies de partage tels qu’Instagram, Flickr ou Eyeem poussent à la fragmentation de la publication des photographies, et à l’unicité de la prise de vue. Quand le photographe professionnel privilégie un travail de long-terme avec une démarche, un projet, une série, le photographe mobile lui, viserait plutôt l’instantanéité et le cliché unique. Ce qui peut donner l’impression d’une incohérence thématique et d’une absence de séries lorsqu’on observe son portfolio en ligne.
  • La dictature de l’apparence générale vs. détails et sens de la photographie : le caractère instantané de cette photographie se trouve également dans son appréciation. L’appréhension de la photographie serait quasi immédiate, se centrant sur l’apparence générale, bien plus que sur les détails. Le temps de l’analyse photographique serait donc raccourci sous l’impulsion de la photographie mobile.
  • L’absence de critique, remplacée par le like: Difficile en effet de constater sur les réseaux sociaux supports de photographie de véritables critiques élaborées de photographies. On soulignera deux phénomènes : d’une part, il existe une micro-critique sur des réseaux, forcément positive, constituée de compliments, d’encouragements, de smileys, de questions concrètes ( Où as-tu fait ta photo ? Comment ? Avec quelles applications ? ), et d’autre part l’absence de critique et son remplacement par le like. Le like fait office de critique : si une photo est likée, si elle est  » populaire », c’est donc forcément qu’elle serait bonne. Or, il nous faut nuancer ce propos en rappelant que le like n’est qu’une mesure d’audience d’une photographie par rapport à un public donné.

L’exemple-type est bien sûr la star d’Instagram Justin Bieber, qui par exemple sur cette photo, récolte plus de 950000 likes. Est-ce pour autant une  » bonne  » photo mobile, et comment peut-on la critiquer en contournant l’impact du like ?

Justin Bieber et le "like"

Justin Bieber et le « like »

  • La notoriété, les nouvelles visibilités : une des critiques faites à l’encontre de la photographie mobile est l’émergence de nouvelles visibilités jugées encore comme illégitimes par la majorité du champ photographie professionnel. Ces derniers, appelés  » instagramers  » sont catégorisés dans la même catégorie que les  » youtubers  » : créateurs de buzz et ayant une notoriété en ligne forte, ils n’auraient pas leur place au sein de la photographie professionnelle. Ce phénomène des starification ne produirait tout au plus que des mini-stars destinées à régner dans un écosystème localisé: Instagram par exemple.

Quel bilan Nadine Bénichou tire donc de la photographie mobile, depuis la création des premiers smartphones ( iPhone, 2007 ) et son interconnexion à des réseaux de partage photographique ?

  • La photographie mobile a réussi à fédérer autour d’elle une communauté de passionnés. Cette communauté est basée de manière publique sur des valeurs de partage, d’encouragement, avec un intérêt particulier pour l’échange de  » trucs et de recettes ».
  • La connexion de la photographie aux réseaux favorise l’inspiration croisée et la pollinisation des idées / thèmes / concepts, les œuvres issues de collaborations,…
  • Cette connexion et ce mode de fonctionnement de la création photographique favorise la renaissance des collectifs. 
  • Les réseaux sont à la fois des espaces de socialisation et des vitrines d’expositions.
  • Les usages ont poussé les constructeurs de téléphones, d’appareils photos et les développeurs d’application à muter et à proposer des outils hybrides qui se  » professionnalisent « .

La photographie argentique est à la base un procédé chimique révélant quelque chose : une image. On retrouve le même échange entre l’alchimique et le chimique au sein de la photographie mobile. Pourquoi?

Le photographe mobile-artiste est celui qui va révéler sa photo à partir de atelier numérique. À l’aide du geste tactile, il travailler peu à peu sa photographie. Il peut utiliser et combiner plusieurs applications, en détourner les usages, les remixer. Pour arriver à ce que l’on attendait pas au départ de cette photographie de la mobilité : des nouveaux usages et une nouvelle écriture photographique et creative. Comme lors des débuts de la photographie, l’amateur est donc celui qui permet à la photo d’avancer et d’explorer de nouveaux champs.

Ses trouvailles et sa démarche sont ensuite reprises et captées par les professionnels et les artistes.

La photographie mobile permet donc à ses praticiens :

  • Une approche décomplexée et expérimentale
  • Une libération des contraintes techniques tout en offrant un perfectionnement constant, et un apprentissage de la technique par la pratique.
  • Une démarche créative et organisable, qui peut aussi bien être le fait d’une prise sur le vif que du fait de retouches réalisées avec des applications dédiées.
  • Le retour de la main et du geste artistique dans l’interaction avec une interface tactile.

La première partie de la conférence est également disponible sur Photophores.

Sébastien Appiotti