Que reproche t-on à la photographie mobile ? (1/2)

Retour sur les conférences ayant eu lieu dans le cadre du Festival de la Photographie Mobile organisé par Tribegram fin 2013 à Paris. Nadine Bénichou a choisi d’y présenter un plaidoyer – clin d’oeil à son métier d’origine, juriste-, en faveur de la photographie mobile, avec un propos tournant autour des reproches faits à cette nouvelle écriture photographique.

Elle choisit de préciser d’emblée que le fondement des reproches faits à la photographie mobile sont des éléments connus depuis le début de la photographie. Un propos que nous avons souhaité compléter avec quelques exemples.

Photographie mobile et reproches techniques

  • Le smartphone est un appareil aux faibles qualités optiques: faible résolution, mauvaise gestion des basses lumières, profondeur de champ trop importante, impression en format minuscule.

Cette critique est toutefois de moins en moins pertinente, avec l’arrivée de smartphones dotés de capteurs photo que l’on définira comme étant de « nouvelle génération » : Sony Xperia Z1, Nokia Lumia 1020, LG Pro 2,… Un constructeur tel que Samsung, ayant choisi de fusionner son département téléphonie et photographie ne s’y est d’ailleurs guère tromps : la convergence des deux appareils – smartphone et appareil photo- est désormais actée.

  • Un appareil sans véritable contrôle : comment avoir la main sur l’ouverture, la vitesse ou la sensibilité de mon smartphone ?
  • Un appareil communicant, non exclusivement dédié à la photographie.

Cette notion d’appareil communicant se diffuse d’ailleurs au champ photographique, avec l’apparition d’appareils connectés à Internet par Wifi et/ou utilisant le système d’exploitation Android. Les usages influencent les interfaces et les outils, avec des appareils hybrides, allant même jusqu’aux reflex connectés, tels que le Samsung Galaxy NX:

Samsung Galaxy NX  ©

Samsung Galaxy NX ©

  • Un appareil que tout le monde possède et utilise à outrance : la massification de la pratique photographique et l’utilisation d’un même outil par le grand nombre ne seraient pas synonyme de bonne photographie.
  • Le support mobile incite à utiliser des filtres et logiciels de retouche :  » retoucher, ce serait tricher ». Ce reproche s’applique d’ailleurs particulièrement à l’utilisation du smartphone pour du photojournalisme.

Or, le problème n’est pas tant l’utilisation des logiciels de retouche, que leur légitimé au point de vue professionnel. Dira t-on à un photographe qu’il triche s’il utilise sur son ordinateur la Creative Suite d’Adobe  -Lightroom, Photoshop par exemple- ?

Le smartphone serait un appareil d’amateurs destiné aux usages privés et sociaux mais pas aux usages professionnels et artistiques. 

La figure de l’amateur : entre démocratisation et élitisme.

Le photographe privé

À la manière d’un jeu de pistes et d’un miroir, il nous appartient de transposer une partie des critiques faites à certains versants de la photographie. Ces dernières permettent d’analyser dans un temps long les mutations que connaît actuellement le champ de la photographie (mobile)

Rappelons au préalable ce que l’on entend par amateur: L’amateur est celui qui s’oppose traditionnellement au professionnel : le vidéaste amateur, le photographe amateur. Il existe même des Maisons des Pratiques Amateurs à Paris depuis 2011. Mais l’amateur, c’est également le connaisseur : l’amateur de bon vin par exemple, l’amateur d’art contemporain. La figure de l’amateur est donc ambivalente : il serait un néophyte sans savoir faire qui profiterait des avancées technologiques.

" You press the button, we do the rest " , Kodak ©

 » You press the button, we do the rest  » , Kodak ©

Le système Kodak, par exemple, a subi une volée de critiques: nous sommes face à la production d’un flot d’images sans qualité, qui rendraient invisibles les productions dignes d’intérêt. Il est dès lors difficile  de ne pas effectuer de rapprochements avec la photographie numérique ( mobile ), qui a fait exploser une offre non marchande et sans souci du copyright.

Or, cette offre mettrait en péril les vrais professionnels de la photographie, puisque la démocratisation et le flot d’images donneraient moins de valeurs aux choses puisqu’elles sont trop nombreuses.

La photographie vernaculaire

Centrée sur des usages privés et sociaux, elle véhicule I’image d’une photographie vulgaire, naïve et peu exigeante, esthétique ou insolite par accident. Elle relève par ailleurs des lois de l’échange privé et du cercle familial. Pourtant, on note un triple regain d’intérêt pour la photographie privée et l’album de famille:

  1. Un intérêt historique: émotion du passé, nostalgie. Il existe d’ailleurs une vaste littérature expliquant le succès d’Instagram par cette vogue du vintage et du nostalgique, tant au niveau des filtres que dans l’imaginaire convoqué ( les toy caméras. Exemple avec photo à montrer ).
  2. Un intérêt artistique pour de la photographie de marge.
  3. Un intérêt marchand pour l’unicité en fonction de variables -époque, style, appareil utilisé-, l’anonymat n’étant plus, dans cette optique, un désavantage.

Deux exemples pour illustrer ce propos:

– La Galerie Lumière des Roses, par exemple, exploite le filon de la photographie anonyme : « Depuis sa création en 2004, la galerie Lumière des Roses explore le champ fécond et immense de la photographie anonyme pour en extraire des images que l’oeil, indifférent à la signature, reconnaîtra pour leur valeur intrinsèque, leur liberté, leur pouvoir d’évocation ou toute autre raison qu’il ne saura pas forcément nommer. »

– La (re)découverte de Vivian Maier, avec la construction d’une mythologie: celle de la « photographie oubliée dans les limbes de l’anonymat redécouverte par hasard » et du Sucess-story post-mortem.

Que reproche t-on à la photographie mobile? La suite sur Photophores, c’est par ici :  L’Amateur et les réseaux sociaux 

Sébastien Appiotti