Jeu de Paume – Mathieu Pernot – Robert Adams ( 11/02 – 18/05 )

Nouveau cycle d’expositions au Jeu de Paume du 11 février au 18 mai prochain autour de deux photographes contemporains : Mathieu Pernot et Robert Adams. Tour d’horizon et impressions de ces deux expositions:

 Mathieu Pernot, « La Traversée » : photographier les  » invisibles « 

Mathieu Pernot cherche un moyen de photographier les  » invisibles » : tsiganes, clandestins, bohèmes: des populations en marge et jugées comme telles. La démarche de Mathieu Pernot est donc double : s’inscrivant clairement dans une photographie de type réaliste, il utilise les codes de la photo documentaire et en détourne les protocoles : le photographe propose ainsi une voix alternative à la photographie du réel, avec une interrogation particulière sur le  » comment représenter les sujets photographiés » et  » à quoi le médium photographique sert ».

Photomaton, 1995-1997 Série Photomatons Photomaton couleur, tirage unique 4,8 x 4 cm Collection de l’artiste © Mathieu Pernot

Photomaton, 1995-1997
Série Photomatons
Photomaton couleur, tirage unique 4,8 x 4 cm
Collection de l’artiste
© Mathieu Pernot

Les traits communs de ces séries se centrent sur les portraits de ces  » invisibles » que nous sommes parfois amenés à reconnaître d’une série à l’autre, avec quelques années d’intervalle. Travaillant sur l’émotion, la suggestion, et parfois la démonstration avec sa série   » Les Hurleurs » , Mathieu Pernot nous offre une photographie du témoignage.

Jonathan, Avignon 2001 Série Les Hurleurs, 2001-2004 Tirage chromogène lambda contrecollé sur dibond 100 x 80 cm Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne/ Centre de création industrielle © Mathieu Pernot

Jonathan, Avignon
2001
Série Les Hurleurs, 2001-2004
Tirage chromogène lambda contrecollé sur dibond 100 x 80 cm
Centre Pompidou, Paris
Musée national d’art moderne/ Centre de création industrielle
© Mathieu Pernot

Témoignage sur ces populations marginales et marginalisées, témoignage également sur la France des années 60, ses logements collectifs et un parallèle fait aujourd’hui avec les opérations dites de  » rénovation urbaine ». À ce sujet, le photographe s’interroge sur la volont de faire disparaître ces stigmates de la migration. À travers le thème de la table rase et de la destruction, c’est tout un univers épique, historique et immuable que Mathieu Pernot déploie devant nos yeux avec des noirs et blancs grand format monumentaux.

On notera de manière globale la très bonne coordination des séries entre elles et un soin tout particulier apporté à la scénographie, avec une variation minutieuse de formats, et une alternance judicieuse de noirs et blancs et de couleurs.

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Nous avons particulièrement apprécié la série  » Le Feu », commandée par le Jeu de Paume à l’occasion de cette exposition. Des photographies qui nous plongent dans un rituel où un feu est allumé dans une caravane suite au décès de son propriétaire. Les photographies jouent sur l’interaction du visage et du feu : entre ombre et lumière, Mathieu Pernot révèle une beauté cachée, une beauté rituelle des instants graves.

Caravane, 2013 Série Le Feu Tirage jet d’encre, contrecollé sur dibond 73 x 100 cm Collection de l’artiste © Mathieu Pernot

Caravane, 2013
Série Le Feu
Tirage jet d’encre, contrecollé sur dibond 73 x 100 cm
Collection de l’artiste
© Mathieu Pernot

Et c’est finalement l’intérêt de son œuvre : offrir un autre regard sur ces communautés dans un contexte où la solution de facilité qu’est la stigmatisation est surexploitée par les acteurs du champ médiatique et politique.

Mickael, Arles 2013 Série Le Feu Tirage jet d’encre, contrecollé sur dibond 72 x 100 cm Collection de l’artiste © Mathieu Pernot

Mickael, Arles
2013
Série Le Feu
Tirage jet d’encre, contrecollé sur dibond 72 x 100 cm
Collection de l’artiste
© Mathieu Pernot

Robert Adams,  » L’Endroit où nous vivons  » : photographies contradictoires et complexes de l’Ouest américain

Longmont, Colorado 1979 Épreuve gélatino-argentique 12,5 x 12,5 cm Yale University Art Gallery © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Longmont, Colorado
1979
Épreuve gélatino-argentique 12,5 x 12,5 cm
Yale University Art Gallery
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

 Il est de ces photographes qui savent donner à leurs travaux en quelques mots une signification particulière. Face à l’immensité de la rétrospective consacrée au photographe américain Robert Adams – 250 tirages, 21 séries -, ces mots ne sont pas trop pour appréhender l’oeuvre singulière de ce photographe de l’Ouest américain:

« Comme beaucoup de photographes, j’ai commencé à prendre des photos par envie d’immortaliser des motifs d’espoir : le mystère et la beauté ineffables du monde. Mais, chemin faisant, mon objectif a aussi enregistré des motifs de désespoir et je me suis finalement dit qu’eux aussi devaient avoir leur place dans mes images si je voulais que celles-ci soient sincères, et donc utiles.

Les seuls, à ma connaissance, à avoir dans une certaine mesure résolu ce conflit furent des écrivains, comme Emily Dickinson, et des peintres, comme Edward Hopper, eux qui ont scruté le monde avec tant d’application qu’il leur est arrivé d’en entrevoir un autre. J’ai trouvé, dans les carnets du poète Theodore Roethke, le sésame que je cherchais : “Je vois ce que je crois.”

 J’ai beau me défier des abstractions, je me pose souvent trois questions, que je vous livre en guise de porte d’entrée à cette exposition : qu’est-ce que notre géographie nous oblige à croire ? Que nous autorise-t-elle à croire ? Et, le cas échéant, quelles obligations résultent de nos croyances ? « 

Une photographie de la contradiction, donc, des questionnements, et une tension entre des espaces de silence, d’autres en construction. Robert Adams nous montre à voir la diversité de l’Ouest américain, sa minéralisé et son inhumanité. Mais également ses habitants, ses bâtiments, avec des prises de vue de l’urgence.

Denver, Colorado vers 1981 Épreuve gélatino-argentique 17x17cm Yale University Art Gallery © Robert Adams Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Denver, Colorado
vers 1981
Épreuve gélatino-argentique
17x17cm
Yale University Art Gallery
© Robert Adams
Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco
et Matthew Marks Gallery, New York

L’exposition , composée majoritairement de formats moyens carrés, intimistes, mélange une Amérique de la fin des années 60 à une Amérique plus récente et sauvage. On notera également un souci de motifs paysagers revenant telles des obsessions dans l’oeuvre d’Adams: les arbres, l’océan, le minéral.

New development on a former citrus-growing estate, Highland, California (Réaménagement d’une ancienne exploitation d’agrumes, Highland, Californie) 1983 Épreuve gélatino-argentique 23 x 28,5 cm Yale University Art Gallery © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

New development on a former citrus-growing estate, Highland, California (Réaménagement d’une ancienne exploitation d’agrumes, Highland, Californie)
1983
Épreuve gélatino-argentique
23 x 28,5 cm
Yale University Art Gallery
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Photographies poétisant la ligne d’horizon, la démarche de Robert Adams nous invite au voyage et à la méditation, nous faisant naviguer d’ombres en routes, l’arbre symbolisant à travers ses clichés le temps qui passe.

Cape Blanco State Park, Oregon (Parc régional du Cap Blanco, Oregon) 1999–2003 Épreuve gélatino-argentique 43 x 34,5 cm Yale University Art Gallery © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Cape Blanco State Park, Oregon (Parc régional du Cap Blanco, Oregon)
1999–2003
Épreuve gélatino-argentique
43 x 34,5 cm
Yale University Art Gallery
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Nous avons particulièrement apprécié ces paysages californiens de la série  » Printemps de Los Angeles », et ce ciel, brumeux et hypnotisant. La travail de Robert Adams, sous un apparent souci de l’esthétisme, recèle bien des angoisses sur l’espace et le territoire: qu’a t-il à nous signifier? Que révèle t-il sur notre société? Et surtout, prenez le temps de vous interroger sur ce que le regard de Robert Adams révèle de lui-même.

Burning oil sludge, north of Denver, Colorado (Résidus de pétrole en feu au nord de Denver, Colorado) 1973-1974 Épreuve gélatino-argentique 15 x 19 cm Yale University Art Gallery,  © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Burning oil sludge, north of Denver, Colorado (Résidus de pétrole en feu au nord de Denver, Colorado)
1973-1974
Épreuve gélatino-argentique
15 x 19 cm
Yale University Art Gallery,
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Récit intime et immense d’un Ouest en mutation, la démarche du photographe oscille entre humanisme et écologie. Un ardent plaidoyer en faveur des espaces naturels et de leur préservation revient en effet de manière sous-jacente dans les travaux de Robert Adams: richesse esthétique, richesse des photographies présentées complétées en outre par la présentation des nombreux ouvrages de l’artiste.

Informations pratiques :

Jeu de Paume

1, place de la Concorde – 75008 PARIS

Métro : Concorde ( 1, 8 & 12 )

Mardi : 11h – 21h

Mercredi à dimanche : 11h-19h

www.jeudepaume.org

Sebastien Appiotti