Serge Tisseron – Apprivoiser les écrans

Premier des conférenciers du Festival de la Photographie Mobile organisé par Tribegram à la fin de l’année 2013, Serge Tisseron nous propose d’ « apprivoiser les écrans » et d’analyser les paradoxes et changements provoqués par le passage d’une photographie argentique à une photographie numérique.

Serge Tisseron part d’un paradoxe : Le changement de la photographie numérique révèlerait en réalité des choses qui existaient déjà. La vraie révolution aurait donc eu lieu dans l’idéologie de la photographie.

Pourquoi ?

C’est un lieu commun que de dire que le passage au numérique est facteur de changement. Et pourtant, l’écran et le numérique ont introduit de profondes mutations :

1) Gratuité de l’image: chaque image était payante au moment du déclic et du développement. Le numérique a introduit la possibilité de voir ce que l’on photographie : notre rapport à l’image change, et permet l’association d’autres personnes au moment de la prise de vue. La photographie peut donc faire office d’outil de socialisation.

2) L’argentique, hormis quelques expérimentalistes -école pictorialiste par exemple- ne photographiait que ce que l’on voyait au préalable. Les pratiques nouvelles du numérique ont bouleversé que des photographes avaient déjà exploré : photographier ce que l’on n’a pas vu. Pour Serge Tisseron, la photographie numérique n’est que la démocratisation de pratiques marginales. L’utilisation des outils  du photographe « professionnel » se serait par ailleurs généralisée.

En quoi l´avènement du numérique n’a fait que révéler des choses non vues du temps du temps de l’argentique mais qui existaient bel et bien ?

L’officialisation de la photo argentique se fait en deux temps : avec Nicéphore Niepce, Daguerre d’une part, et le 12 août 1839 avec Arago, qui déclare ainsi que la France dote libéralement le monde de la photographie. Dans ses discours, Arago mêle photographie  et  mort, en introduisant le thème des hiéroglyphes égyptiens – culte de la mort-.

La photographie serait ainsi une pratique mortuaire, visant à figer et momifier le temps. Par extension, la photographie est tueuse, comme semble l’indiquer le mot  « shooter », qui signifie revolver, tireur mais qui est également largement utilisé dans des mots comme « shooting photo » ou « photo shoot ». Pour Serge Tisseron, le monde de la critique n’a voulu voir que ce versant de la photographie, nostalgique et pratiquant l’embaumement.

Il existerait pourtant un autre versant de la photographie, plus joyeux. La photographie numérique permettrait ainsi de photographier joyeusement.

Pourquoi ?   

Selon Serge Tisseron, le photographe n’arrête pas le mouvement pour l’arrêter définitivement. Mais il fixe une image et son mouvement pour pouvoir la remettre en route dans son souvenir : il ressuscite l’événement et le convoque via la photographe. L’image est le déploiement de l’ensemble des caractéristiques de la mémoire, qui exploite le fait que l’être humain est une créature fondamentalement visuelle.

L’appareil photo serait donc une machine à capturer des images, offrant la possibilité d’arrêter le temps et le redéployer à volonté. Or, la photographie serait tendue entre la suspension du temps et son redéploiement. Dans cette optique, Serge Tisseron a rédigé en 1996 Le Mystère de la chambre claire, en réponse à La Chambre claire de Roland Barthes.

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Il est important de rappeler le processus de développement de l’argentique : le tireur va partir d’une planche contact. Puis fixer sur le cadre de l’agrandisseur et faire apparaître l’image dans le laboratoire de développement. « Tirer », c’est donc ouvrir à partir de l’enfermement.

La photographie numérique s’est libérée de cet imaginaire et rompt cette temporalité : le temps du développement est pratiquement contemporain du temps de la conception de l’image elle-même.

La 2ème impasse que nous rencontrons quand nous sommes face à de la photographie serait de considérer un cliché comme témoignage de la réalité ou d’une fiction. Cela ne pourrait pas être les deux à la fois : le numérique, une nouvelle fois, change la donne.

Suite aux querelles sur la légitimité du support photographique en tant qu’art, les charges sont réparties: la peinture se retrouve libérée de la nécessité de représenter le monde car la photographie est censée la prendre en charge. Cela expliquerait en partie pour Serge Tisseron l’explosion de l’art moderne. Cette mythologie tient jusqu’à l’invention du numérique.

Au final, le numérique provoque trois grands changements :

a) La photographie numérique valorise le mouvement : comme on ne paie pas les images, on peutse permettre de faire du flou.

Ces appareils maniables que sont les smartphones par exemples permettent des formes originales de flous : des photographies de personnages de mouvement en étant soi-même en mouvement par exemple.

La photographie comme arrêt du mouvement serait par conséquent une idéologie qui a sombré. Ces pratiques existaient déjà à l’état embryonnaire, le numérique n’a été qu’un accélérateur et un élément de démocratisation. Exemple : la démarche du photographe japonais Araki, consistant à tout photographier constamment. On constate qu’il y a moins de gêne à la photographie du quotidien avec son smartphone : il permet d’accompagner le mouvement du monde.

b) L’image comme construction : elle n’est ni une simulation, ni une fiction. Elle est de l’ordre du regard du témoignage.

La photographie est toujours un regard informé sur ce quelque un a vu de la réalité. La photographie numérique est un élément du monde au même titre que le monde lui-même.

c) Rapport photographie / intimité : Serge Tisseron rappelle que le succès du Polaroïd est avant tout érotico-pornographique. Il s’agit de la photohraphie d’une situation pour jouir de la situation elle même : on se voit entrain de voir. Cette photographie augmente l’intensité du moment d’intimité que l’on vit.

Avec le numérique, les photographies d’intimité sont valorisées ; et présentes sur Internet. La photographie connectée ne se montre plus seulement à ses amis, mais à la planète entière.

Cela va jusqu’à des applications comme Snapchat, où la photographie nous est donnée à voir sur une période très courte. Dans cette optique, la photographie est un équivalent du monde lui-même. Pour Serge Tisseron, si le monde passe, la photo argentique l’arrête ; la photographie numérique permet de le voir en l’arrêtant ; le Snapchat permet de saisir le caractère éphémère du monde.

Tout cela était en germe dans l’invention de la photographie argentique, mais incompréhensible dans l’idéologie de la culture du livre. Serge Tisseron évoque également la tension existant entre standardisation et créativité pour la photographie numérique. Moralité et photos ratées. D’un côté, la technologie et l’idéologie poussent à standardiser les productions. De l’autre côté existe un mouvement opposé. : la créativité existe aussi pour la photographie numérique.

Si Instagram a été inventé pour se vendre, il est normal qu’elle soit traversée par des effets de mode à une échelle globale. Mais à l’intérieur de ces effets de mode, des pratiques nouvelles s’y inventent. La technologie n’empêche pas le développement de pratiques originales. La photographie numérique par smartphone en est la preuve, car les stéréotypes qu’elles transportent explosent via la créativité.

Il est également bon de rappeler que les non-stéréotypes d’aujourd’hui deviendront les stéréotypes de demain, et qu’une pratique originale peut se standardiser. La banalisation vient de l’appropriation de la technologie, du crachat et remix du cliché l’Instagram. Le dynamisme de l’innovation laisse place à une appropriation temporaire où l’on place ses engouements.

Il est enfin intéressant de noter que l’influence de la publication du réseau de type Instagram sur le photographe va souvent dans le sens de la stéréotypie : le photographe analyse ce qui plait, ce qui va marcher, ce qui va faire de l’audience et du like. Enfin, Serge Tisseron place l’innovation du côté de la jeunesse. Pour lui, les adolescents sont les inventeurs et preneurs de risque.

Et si le succès fulgurant de Snapchat lui donnait raison ?