Entretien avec…Angeline Leroux

Entretien avec… Angeline Leroux, photographe et hypnothérapeute: une démarche réfléchie, dynamique, variant les médiums d’expression artistique au service d’une véritable expression sur le sens du monde et de nos perceptions. Angeline Leroux questionne et nous questionne sur ce que nous voyons, et met sa créativité au service de ses écritures visuelles. 

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Quels sont tes médiums d’expression artistique ?

 J’ai commencé par travailler l’image en mouvement en faisant de la vidéo (installation vidéo et vidéo interactive), et je me suis dirigée peu à peu vers l’image.

Je n’ai pas de médium privilégié. En fonction du projet, je vais utiliser le medium le plus approprié. Des choix très matériels ou concrets orientent également ma pratique : contraintes de vie, d’espace, de temps…

Comment travailles-tu ?

Je travaille avec des carnets de recherche : cela me permet de mettre en lien des croquis, des écrits, des images, de préciser une idée. Que ce soit avec un collage, un crayon, une image, j’aborde le même questionnement, sous différents angles.

Jai pu observer une mise en récit de la présentation de tes travaux et de ta démarche. Pourquoi ?

Pour donner des indications sur l’installation présentée à la galerie Artyfact lors de l’exposition ENFANCE(S), j’ai en effet construit le texte comme un objet esthétique.

Installation Enfance(s), Angeline Leroux  ©

Installation Enfance(s), Angeline Leroux ©

La façon de mettre en mot un texte, n’est pas différent de la façon de construire mon site internet (que j’utilise comme un carnet), mes séries, ou mes carnets de recherche. Tout est au même niveau et forme un tout qui s’alimente.

famille des Emboitements, Dessin d'enfant, Angeline Leroux ©

famille des Emboitements, Dessin d’enfant, Angeline Leroux ©

En observant tes travaux photographiques, deux références m’ont permis d’éclairer ta démarche. Peux-tu les commenter pour nos lecteurs ?

« La photographie est moins une façon d’arrêter le temps […] qu’une façon de toucher la blessure du temps vivant. » – Serge Tisseron, Le Mystère de la Chambre claire

Le fond de ma démarche est la suivante: la réalité n’existe pas, chacun de nous la crée. Nous sommes créateur de ce que nous percevons. Ainsi, la photographie n’a, à mon sens, rien à voir avec « le réel ». Elle concerne des réels. Une photographie, comme toute forme artistique, est un monde. Selon moi, toute forme est relative, plastique, et difficilement perceptible de façon « essentielle ». Nous portons chacun une paire de lunettes bien spécifiques, qui colore notre façon de voir, et nous croyons ce que nous voyons. Nous le tenons pour « réel ».

Une image est une enveloppe : on met toutes nos idées « à l’intérieur ». Une photo reste une forme matérielle (des masses plus ou moins sombres sur du papier), égale à une autre. Ensuite c’est nous qui chargeons cette forme d’une qualité « bonne », ou « mauvaise », autrement dit d’une construction intellectuelle. Une « bonne photo » est sujette aux critères d’une époque. Une photo est bonne, ou ratée, selon quels critères ? Cela dépend d’une multitude de facteurs.

Famille des Tableaux, Far Away, Angeline Leroux ©

Famille des Tableaux, Far Away, Angeline Leroux ©

Ce qui est fluctuant, c’est cette construction intellectuelle, et ce par quoi nous sommes influencés pour interpréter une perception : culture, éducation, histoire personnelle, sensibilité, contexte de présentation de l’œuvre, croyances individuelles et collectives

En somme, je construis un monde qui traite de « ma perception de la perception du monde », et je le donne à voir. Toute ma démarche artistique est basée sur cet emboitement. Je m’amuse à confronter mon monde à ce que je crois que les autres croient. Je joue avec ce que l’on croit être un montage, ou avec ce que l’on croit être une histoire. Je m’amuse avec la croyance, le doute, l’interprétation. La perception est au cœur de mes préoccupations.

Famille des Suites, Flare, Angeline Leroux ©

Famille des Suites, Flare, Angeline Leroux ©

« Ce serait considérablement réduire la photographie que de l’amputer de sa dimension d’absence, de perte, de ratage et de ne vouloir continuer à y voir, inlassablement, qu’un rendez-vous réussi avec le réel. »

 – Alain Bergala

Considérant l’image comme une enveloppe, en quoi une photographie dans une série serait meilleure qu’une autre ? Si tout est égal, un tel point de vue empêche-t-il d’opérer des choix ? Chaque projet demande de faire des choix. Nous ne faisons d’ailleurs que cela : des choix, à chaque instant de notre vie (nous regardons ici, pas là, etc).

Famille des emboitements, Deux rectangles de papier, Angeline Leroux ©

Famille des emboitements, Deux rectangles de papier, Angeline Leroux ©

Pour la série Enfances, j’avais cinq pellicules à disposition: je n’en ai montrées que trois. J’ai fait un choix, arbitraire, celui de la circulation de l’œil. Un choix purement esthétique, qui n’altère en rien le « message ». Ca aurait pu être un autre choix, tout aussi arbitraire.

Tu es à la fois hypnothérapeute et photographe : quels liens existent entre ces deux professions?

Par l’hypnothérapie, (littéralement « soigner l’âme par un état modifié de conscience»), je m’intéresse aux représentations du monde.

Entre l’hypnose, la psychothérapie et l’art, les questions communes sont : Comment voyons-nous le monde ? Quen faisons-nous ? Comment fonctionne-t-on en tant qu’être humain ? Quest-ce quune représentation ? Quest-ce quune image ?

L’hypnose utilise les images (mentales), pour modifier une croyance (une idée qu’on s’est fabriqué du monde). Grâce à l’état de conscience augmenté, on travaille sur les représentations du monde, avec des images mentales, des sensations, des symboles, des archétypes. Il s’agit de modifier une croyance que la personne juge inadaptée pour mener à bien sa vie.

Famille des emboitements, Papier blanc (la plage)

Famille des emboitements, Papier blanc (la plage), Angeline Leroux ©

Lorsqu’une personne vient me voir, c’est comme si elle arrivait avec son appareil photo. Elle ne peut s’empêcher de faire les mêmes photographies ; Or, ce n’est pas ce qu’elle souhaite, mais elle ne peut faire autrement. Mon travail consiste à lui apprendre à faire ses propres réglages, à trouver sa forme d’expression, afin qu’elle construise son monde avec le plus de latitude possible.

L’état de conscience augmenté, propre à l’hypnose humaniste, permet d’affiner la conscience qu’on a du monde, de voir les choses plus finement. L’activité artistique produit en moi ce même effet : celui d’aiguiser ma sensiblité. Il y a de nombreux ponts entre ces deux pratiques : l’une alimentant l’autre. L’hypnothérapeute et l’artiste utilisent les mêmes « outils » : imagination, intuition, sensibilité, expériences de vie, connaissance des mythes et symboles, histoire des civilisations, etc.

Famille des Emboitements, Ruban adhésif, Angeline Leroux ©

Famille des Emboitements, Ruban adhésif, Angeline Leroux ©

Dans ta démarche photographique, tu introduis à plusieurs reprises un corps étranger (papier cigarette, négatif, dessin d’enfants, adhésif,…) au cœur de l’appareil : pourquoi ?

Je viole un des principes fondamentaux de la photographie : laisser la chambre noire intacte !

Ce corps étranger au cœur de l’appareil photo contribue à former une zone aveugle. C’est une forme de lâcher-prise : laisser la vie se charger de créer.

Je mets en place certaines conditions, mais je ne maitrise pas tout. C’est une construction intuitive. J’utilise toujours les mêmes boitiers pour faire ces Emboîtements, et je joue à trouver des analogies entre l’objet introduit dans le boitier et ce que je photographie.

L’objet empêche une certaine proportion de lumière d’atteindre la pellicule photo, créant ainsi un photogramme. Le photogramme se forme au moment où je photographie un objet extérieur. Les deux représentations  s’entrelacent pour en former une nouvelle. Ce « montage » se fait comme par magie !

Famille des emboitements, Papier déchiré, Angeline Leroux ©

Famille des emboitements, Papier déchiré, Angeline Leroux ©

Peux-tu commenter pour nos lecteurs la série ‘Les effacées’ ?  

La base de ce travail  a été de revenir au support matériel. Il s’agit de dire qu’une image n’a pas de fond (on ne rentre pas dans une image), qu’elle est faite de papier.

En ponçant l’image, je la troue, dévoilant le fond sur lequel elle est posée. Je m’amuse aussi à stimuler l’imagination du regardeur qui va reconstituer la partie manquante. C’est un jeu entre « rentrer en esprit dans l’image » (la reconstituer mentalement) et « sortir de l’image » (voir sa matérialité).

Les Effacées 1, Angeline Leroux ©

Les Effacées 1, Angeline Leroux ©

Je crée une image pour l’effacer : créer c’est aussi détruire.

Les références à Lucio Fontana (la toile du peintre fendue : la toile comme illusion), à Marcel Duchamp (élevage de poussières) ou encore Tom Drahos (qui a travaillé sur la matière photographique en la réduisant en pigments) sont manifestes.

Les Effacées 2, Angeline Leroux ©

Les Effacées 2, Angeline Leroux ©

Quels conseils pourrais-tu donner aux jeunes photographes ? 

Fais profondément ce que tu aimes et aimes profondément ce que tu fais. Chaque être humain est spécifique : construis, échafaudes ton propre monde.

En savoir plus sur Angeline Leroux: site web 

Sébastien Appiotti