Entretien avec… Sven / @pixetoile (1/2)

Retour des Grands Formats chez Photophores cette semaine, avec Sven , alias @pixetoile sur les réseaux de partage photographique. Un Grand Format en deux actes pour prendre le temps de réfléchir autour des images, fixes ou animées.

A l’occasion du 50ème anniversaire de l’assassinat de JFK, le 22 novembre 1963, Sven a souhaité réinterpréter la vidéo de cet événement gravé dans notre mémoire collective. L’occasion pour Photophores de s’intéresser de plus près à cet artiste mobile québécois, oscillant entre photographie et vidéo. La démarche de Sven est poétique, expérimentale et graphique. De la déconstruction de ce que nous voyons avec le pixel à la définition d’un art-mémoire, Sven est un artiste pluriel au verbe riche: place à l’entretien !

"iPhoneMasked |-)" - 2012 - Sven

« iPhoneMasked |-) » – 2012 – Sven

« Reconnaître un style, c’est toujours reconnaître la présence du photographe dans l’image du monde qu’il a fixée et que nous avons sous les yeux. C’est en cela que le style est essentiel en photographie. »

[Serge Tisseron, Le mystère de la chambre claire, photographie et inconscient Flammarion, Paris, 1996.]

Quel est ton style et comment t’affirmes-tu en tant que photographe ?

Ma démarche se situe essentiellement dans l’édition et les retouches de mes images. Je ne suis pas photographe au sens strict du terme. Je travaille bien sûr à partir de photos prises avec mon iPhone, mais aussi à partir de photogrammes vidéo, parfois même je joue avec les applications à partir de rien ou presque comme dans ma série Éclipses : une image noire ou avec les couleurs primaires du signal vidéo (rouge – vert – bleu). La prise de vue est secondaire dans mon expression et c’est plutôt une approche picturale qui motive mon geste avec cette nouvelle « chimie » électronique.

"Eclipses 10" - 2013 - Sven

« Eclipses 10 » – 2013 – Sven

Quelle est la symbolique du pixel selon toi ?

"Extrasystole 1" - 2013 - Sven

« Extrasystole 1 » – 2013 – Sven

Je viens du milieu de la postproduction audiovisuelle et les « effets spéciaux » qui m’intéressent le plus sont les différents modes de compression numérique d’une image. Je ne rentrerai pas dans les aspects techniques si ce n’est que je déstructure mes images par bloc, j’élimine des informations de chrominance et de luminance, et je laisse le hasard rajouter quelques artéfacts. Pour aller vite, le pixel (Picture Element), rond à l’ère analogique, est aujourd’hui à l’ère numérique carré. Le carré est la forme la plus parfaite selon moi et nombres de peintres en ont fait de merveilleux « portraits ». En conférence je dis souvent que « ce n’est pas la roue qui est l’invention la plus manifeste de l’intelligence humaine, mais le premier mec qui a dessiné un carré » ! Oui c’est une forme typiquement masculine et pour ce qui est de la symbolique au sens psychanalytique…quelque chose en lien avec la figure du père je suppose.

"Ligne de vie" - Triptyque - Hors série du Centre d'Entrepreneuriat de Shawinigan - Sven - 2012

« Ligne de vie » – Triptyque – Hors série du Centre d’Entrepreneuriat de Shawinigan – Sven – 2012

Photophores a l’honneur de présenter ton dernier projet : Shot, un remix mobile du film de Zapruder -assassinat de JFK-. A la lecture de cette vidéo, plusieurs interrogations: 

Est-ce un art mémoriel ?

J’avais débuté il y a quelques années une psychanalyse en même temps qu’une reprise d’étude en cinéma à l’ESEC. Alors que j’ingurgitais les techniques du signal vidéo, je passais mon temps avec mon psy à me remémorer les souvenirs de mon enfance, mes rêves… en même temps que de la mémoire visuelle remontait des entrailles de mes émotions, du signal RGB et toute la mécanique de compression de données rentraient dans mon cerveau. C’est ce chassé-croisé qui m’a fait m’interroger sur la trace d’une image, sur ce qu’il en reste entre l’instant vécu et l’instant rappelé, de l’originale à celle modifiée.

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Que cherches-tu à révéler à travers ton protocole de traitement expérimental des images (fixes ou animées) ?

Nous vivons constamment dans un flot d’images et depuis quelques années le nombre de formats de diffusion s’est démultiplié incroyablement. Des grands écrans HD aux petits écrans mobiles, nous avalons toutes sortes de signaux : Mpeg4, ProRes, h264, Wav, Mp3, Tif, Targa, Jpeg et j’en passe. Finalement que reste-t-il ? Est-ce que l’émotion est autre si une même image (ou un même son) est traitée différemment ? Et si nous mélangions les supports et les formats pour brouiller encore plus le grand capharnaüm des supports audiovisuels qui nous entourent ? Rien de bien nouveau dans mes interrogations si ce n’est que les appareils mobiles sont de nouveaux terrains de réflexions. Aujourd’hui Zapruder n’aurait pas de caméra 8mm pour filmer mais un téléphone entre ses mains, et ses images ne seraient pas enfermées dans le coffre-fort de Life pour plusieurs années mais immédiatement diffusées sur le Web.

Applications utilisées pour construire 'Shot'

Applications utilisées pour construire ‘Shot’

Assiste t-on dans ta démarche à une tension entre la déconstruction visuelle, la perte de sens et la révélation d’un sens caché par une nouvelle construction de l’image ?

J’essaie de redonner de l’espace dans ce que je montre au spectateur pour laisser place à sa propre projection: moins d’information de couleur, moins de précision dans la définition de mon sujet, épurer la figure jusqu’à la limite de l’abstraction et laisser chacun libre de combler ce qui lui manque. Ici par exemple, un seul extrait filmique du 22 novembre 1963, inscrit dans une mémoire collective et multiple.

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En savoir plus sur Sven :

Site web: www.pixetoile.com

Instagram: @pixetoile

Vidéo ‘Shot’ (Vimeo): https://vimeo.com/79942554

 

Sébastien Appiotti