Entretien avec…Agnes L. / @ellla_k

C’est avec un plaisir non dissimulé que Photophores reprend le chemin de ses entretiens afin que des photographes puissent poser des mots sur leurs démarches visuelles. Cette semaine avec nous: Agnes Lanteri, plus connue sous le pseudonyme @ellla_k sur les réseaux de partage photographique. Entre Marseille et la Thaïlande, Agnes explore l’urbain comme le portrait. De voyages en visages, la photographe s’est prêtée à notre jeu de questions/réponses: des mots qui questionnent sa pratique, sa relation à la peinture et à l’autre. Un univers fascinant qui nous plonge au coeur des renouvellements des codes de la street photography : 

Quels supports photographiques et logiciels / apps de post-traitement utilises-tu ?

Principalement l’iPhone. Léger, discret et performant, il est idéal pour les photos de rue. Pendant longtemps je n’ai utilisé que l’appareil photo intégré au téléphone, puis ProCamera et depuis peu Hipstamatic via Oggl.

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Pour les travailler a posteriori, mes applications préférées sont Snapseed et Filterstorm. Ensuite tout dépend de mon humeur et de mes envies de rendu : j’utilise occasionnellement PhotoForge2, Superimpose, Mextures et Lo-Mob.

Utilises tu un autre appareil ?

En voyage, pour les paysages et les portraits, j’aime aussi utiliser un reflex, j’ai un Canon EOS 1100D, mais c’est une autre histoire pour moi, un autre style de photographies. J’ai mes journées «Canon», alors que j’ai toujours l’iPhone dans mon sac ou à la main.

Un paysage prend plus de profondeur avec un reflex, on peut aussi « zoomer », sur un visage ou un détail de vie de rue. La démarche est plus « posée » « réfléchie », mais en principe et de toute façon, si une scène me plait vraiment , et si je peux bien sûr, après l’avoir prise avec le reflex, j’en prends une avec l’Iphone.

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Pour les photos reflex, mes seuls traitements sont de les transformer –parfois- en noir et blanc et de régler -si nécessaire- niveaux, contraste et luminosité. Je ne sais pas pourquoi mais mon idée est qu’une photo reflex est bonne dès le départ ou ne l’est pas.

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Comment arrives-tu à concilier photographie documentaire et abstractions dans tes propositions visuelles ?

Tout dépend de la situation, non ? . De ce que l’on voit et vit.

Si tu es en voyage, ou dans une situation de découverte, tu deviens documentaliste, parce que c’est sur le moment ta vision des choses. Si tu es chez toi dans une forme de routine, ou tous les jours tu as les mêmes personnes, les mêmes murs devant les yeux, ton esprit s’évade vers une autre vision : tu te proposes autre chose, à ce moment là c’est ton imaginaire qui travaille.

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De quelle(s) manière(s) la peinture influence t-elle ta pratique photographique -bruit, flouté, chiaroscuro– ?

Ma rencontre avec la photographie a été au départ une compensation à mon manque de disponibilité pour la peinture. 
Puis, cela s’est transformé en complémentarité.

A la base, la peinture influençait mes choix photographiques, la composition, les traitements. Je pense que, désormais, la photo influencera mes tableaux.

Mon regard sur l’image a changé. Mais indéniablement, pour moi les deux sont liées. Que ce soit un tableau ou une photo, cela parle à ton cœur par le biais de ton œil. Peu importe le style, le sujet ou le traitement, cela te touche ou pas.

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Quelle symbolique attribues-tu aux silhouettes que tu captures de profil?

Sans doute un positionnement –physique- au moment ou je prends une photo … ou tout simplement, je trouve les profils fascinants : il faudrait peut-être que j’en parle à un psy !

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D’après tes photographies, quelle est la fonction et la signification du portrait aujourd’hui ?

Le portrait a toujours été une immense émotion pour moi.

Découvrir dans des livres, des visages, des expressions de parfaits inconnus, souvent magnifiés par l’œil du photographe. Découvrir aussi, des costumes, des coutumes ou plutôt des critères d’une époque ou d’un lieu.

Un visage, une expression, un regard , cela raconte une histoire! Et très souvent cette histoire tu la connais, ou en tout cas, tu la reconnais ! Le portrait, c’est un témoignage de vie.

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Comment reconfigures-tu l’espace urbain que tu photographies ?

Dans une ville, il y a deux regards possibles pour moi.

Soit je suis gênée par tous les détails qui peuvent paraître inesthétiques au premier abord, soit je m’en sers. J’intègre ces éléments comme des personnages, un plus dans la composition : un bout de voiture, des dossiers de chaises, des poubelles, un bras ou une jambe qui traîne,

Et puis la street photography, c’est souvent de l’instantané.

Tu ne te poses pas la question de ce qui gêne ou pas : ton œil est attiré par une scène, des couleurs ou une personne et tu shootes. Et tu as souvent de bonnes surprises. Le paysage urbain pour moi, c’est voir la poésie dans tout ce qui t’entoure.

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Peux-tu commenter pour nos lecteurs la photographie suivante :  » The Hand  » ?

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Un coup de chance !

En fait, je voulais photographier cet homme qui montait dans le bus à Bangkok, la scène était un peu trop rapide et je l’ai raté. Puis, en triant les photos du jour, je n’ai vu que ça : sa main.

Je me suis dis, toute l’histoire est là!  Pas besoin d’en montrer plus. Tout le monde comprend : son sexe, son âge, ce qu’il est en train de faire, et même son état d’esprit du moment.

J’aime cette photo, aussi parce que c’est comme un cadeau qui m’a été donné.

  » … voyager, n’est-ce pas triompher, se débarrasser des passions enracinées qui sont attachées à notre environnement habituel et avoir ainsi une chance d’en cultiver de nouvelles, ce qui tout de même bien une espèce de métamorphose  »

Walter Benjamin, Ecrits autobiographiques, « Espagne 1932 »

Que t’évoque cette citation au regard du thème du voyage et de l’ailleurs, omniprésent dans tes photographies ?

Je ne perçois pas le voyage comme un triomphe, même pas sur soi même. J’ai commencé à voyager assez jeune et rien n’était encore très enraciné, ni en  ni autour de moi.

Mais, comme il est vrai que dans la découverte de l’autre, tu apprends l’humilité. Tu comprends très vite que ta vérité, celle que l’on t’a appris, inculqué, n’est ni bonne, ni mauvaise : elle n’est que la tienne et que celle de ton voisin est aussi valable.

Tu finis par faire une sorte de « massala » -mélange d’épices- et tu amorces effectivement ta métamorphose. Le voyage c’est l’ouverture, de ton esprit, de ton cœur et de tes goûts. Dans la rencontre avec « l’autre », tu recolles tous les bouts de toi-même.

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Quels conseils aurais-tu à donner aux jeunes photographes ( mobiles ) ?

Pas vraiment de conseil, plutôt un ressenti : Passion, émotion, humilité.

Aimer et donner le meilleur de soi même sur chaque photo que l’on décide de travailler, c’est pas forcément réussi à chaque fois, mais ce n’est pas grave, c’est en faisant que l’on apprend !

Essayer de dégager de l’ensemble ce qui nous touche dans cette photo là.

S’enrichir du regard et du talent des autres avec humilité, ne pas essayer de faire ou de refaire ce qui a déjà été fait, ne pas calquer le style de l’un ou de l’autre, mais voir et revoir, sans oublier de bien regarder, leur travail.

Cela ouvre les yeux et l’esprit, c’est une autre interprétation que la tienne, un peu comme dans le voyage.

On apprend énormément en regardant, on s’imprègne et on amorce avec notre propre sensibilité notre métamorphose.

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Sébastien Appiotti