Expositions Jeu de Paume: Ahlam Shibli – Lorna Simpson (28/05 – 01/09)

Nouveau cycle d’expositions en cours au Jeu de Paume. Jusqu’au 1er Septembre, l’institution accueille deux artistes marquant le champ artistique contemporain : Ahlam Shibli et Lorna Simpson. Deux propositions marquées par une réflexion commune sur l’identité, le genre et les jeux entre texte et image.

Ahlam Shibli, Phantom Home : Où est-on « chez soi » ?

Ahlam Shibli, et sa proposition Phantom Home – Foyer Fantôme-, s’interroge sur les notions de terre, de propriété, de foyer. L’artiste questionne les processus d’appartenance à un territoire, problématique trouvant un écho avec les manifestations visuelles du conflit israélo-palestinien : qu’est-ce qu’un foyer ? Comment définir ce besoin d’un « chez soi » ?

Pour ce faire, Ahlam Shibli opte pour de nouvelles formes d’expression : ni photojournalisme, ni photographie purement conceptuelle, les prises de vue de l’auteure ont des niveaux d’interprétation pluriels : sociologique, anthropologique, poétique.

Ahlam Shibli, Sans titre (Trauma n° 4), Corrèze, France, 2008-2009, tirage chromogénique, 38 x 57,7 cm Tulle, 7 juin 2008 Cérémonie de dépôt de gerbe au cimetière de Puy Saint-Clair en hommage aux combattants des Forces françaises de l’intérieur (FFI), parmi lesquels des Francs tireurs et Partisans (FTP) tombés lors de l’offensive de la Résistance à Tulle, 7 et 8 juin 1944. © Ahlam Shibli

Sans titre (Trauma n° 4), Corrèze, France, 2008-2009, tirage chromogénique, 38 x 57,7 cm
Tulle, 7 juin 2008
Cérémonie de dépôt de gerbe au cimetière de Puy Saint-Clair en hommage aux combattants des Forces françaises de l’intérieur (FFI), parmi lesquels des Francs tireurs et Partisans (FTP) tombés lors de l’offensive de la Résistance à Tulle, 7 et 8 juin 1944.
© Ahlam Shibli

Ce cheminement sur la notion d’identité et de foyer se fait au détour de six séries -dont trois seront présentées par la suite-, à penser dans une double dimension : individuelle et collective

Selfportrait revient sur les lieux qui ont façonné le regard d’Ahlam Shibli. Paysages agricoles de Palestine, omniprésence du vert et de l’élément aquatique. Le spectateur ressent une quiétude face à cette terre agricole et nourricière : la mère-patrie.

Sans titre (Self Portrait no 7), Palestine, 2000, tirage chromogénique, 30 x 21,2 cm © Ahlam Shibli

Sans titre (Self Portrait no 7), Palestine, 2000, tirage chromogénique, 30 x 21,2 cm
© Ahlam Shibli

Trackers propose une rupture par rapport à la série, avec un intérêt pour le changement d’identité, une mise en scène minimaliste du réel à l’état brut. Ces trackers sont des palestiniens engagés dans l’armée israélienne en échange de terre. Il s’agit de détruire la mère-patrie pour un foyer.

Sans titre (Trackers n° 57), Lakhich Army Base, Beit Gubrin, Israël / Palestine, 2005, tirage chromogénique, 37 x 55,5 cm  © Ahlam Shibli

Sans titre (Trackers n° 57), Lakhich Army Base, Beit Gubrin, Israël / Palestine, 2005, tirage chromogénique, 37 x 55,5 cm
© Ahlam Shibli

La dernière série de l’exposition, Death, a été composé spécialement pour le Jeu de Paume et deux autres musées : le Museu de Arte Contemporânea de Serralves – Porto-, et le MACBA – Barcelone-. Elle présente une vision du monde et de ses réalités, en se centrant sur la représentation des martyrs palestiniens. Ces derniers ont un besoin de reconnaissance, en tant que résistants. Ahlam Shibli, présente lors du vernissage de l’exposition, précise avoir puisé dans la philosophie et la psychanalyse pour proposer une interprétation graphique de ces martyrs : ces derniers ont la nécessité d’être dans le monde, en tant qu’individu et en tant que nation.

Sans titre (Death n° 12), Palestine, 2011-2012, tirage chromogénique, 66,7 x 100 cm Camp de réfugiés de Balata, vieux cimetière, 12 février 2012 Entrée du vieux cimetière, le seul espace vert du camp. Il sert aux résidents de lieu de réunion et de raccourci jusqu’à la route principale. L’inscription visible à droite, au-dessus de l’entrée, signifie : « Combattez-les ; Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux et guérira les poitrines d’un peuple croyant. Brigades des martyrs d’al- Aqsa. » À gauche, on lit : « Je vous laisse en vous laissant mes chansons / Et une blessure qui n’a pas terni ma gloire / Et le regard d’un amant et les pleurs d’un enfant et des olives / Qui respirent dans mon sang et je vous donnerai ma part du monde et je partirai. » Les affiches représentent des figures clés de la branche des Brigades des martyrs d’al-Aqsa dans le camp de Balata. Courtesy de l’artiste,

Sans titre (Death n° 12), Palestine, 2011-2012,
tirage chromogénique, 66,7 x 100 cm
Camp de réfugiés de Balata, vieux cimetière, 12 février 2012
Entrée du vieux cimetière, le seul espace vert du camp. Il sert aux résidents de lieu de réunion et de raccourci jusqu’à la route principale. L’inscription visible à droite, au-dessus de l’entrée, signifie : « Combattez-les ; Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux et guérira les poitrines d’un peuple croyant. Brigades des martyrs d’al- Aqsa. » À gauche, on lit : « Je vous laisse en vous laissant mes chansons / Et une blessure qui n’a pas terni ma gloire / Et le regard d’un amant et les pleurs d’un enfant et des olives / Qui respirent dans mon sang et je vous donnerai ma part du monde et je partirai. » Les affiches représentent des figures clés de la branche des Brigades des martyrs d’al-Aqsa dans le camp de Balata.
© Ahlam Shibli

La série Death est donc le miroir inversé de Trackers : il s’agit ici de mettre en lumière la destruction du foyer pour la reconnaissance et la construction de la patrie palestinienne.

Pour résumer, l’intérêt majeur des travaux d’Ahlam Shiblt réside dans sa remise en question des notions de foyer, domicile, frontière, et à plusieurs échelles : de la cellule familiale à la nation.

Sans titre (Eastern LGBT n° 13), International, 2004 / 2006, tirage chromogénique, 55,5 x 37 cm © Ahlam Shibli

Sans titre (Eastern LGBT n° 13), International, 2004 / 2006, tirage chromogénique, 55,5 x 37 cm © Ahlam Shibli

Lorna Simpson : Poétique du phototexte

Le Jeu de Paume, outre Ahlam Shibli, accueille dans ses murs Lorna Simpson pour sa première exposition d’envergure en Europe. Travaillant principalement sur les notions d’identité, de genres, de sexe, mêlant l’histoire de la race et des classes sociales à sa démarche artistique, Lorna Simpson propose un univers à la croisée des chemins : depuis 1985, elle développe et met en scène le photo-texte.

Waterbearer, 1986 [Porteuse d’eau] Épreuve gélatino-argentique, lettres en vinyle. 149,9 x 203,2 x 5,7 cm l’ensemble Courtesy l’artiste, Salon 94, New York, et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles © Lorna Simpson

Waterbearer, 1986 [Porteuse d’eau]
Épreuve gélatino-argentique, lettres en vinyle. 149,9 x 203,2 x 5,7 cm l’ensemble
Courtesy l’artiste, Salon 94, New York,
et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
© Lorna Simpson

On notera également un travail minutieux sur le support : variations de formats, photographie, vidéo, présentation des phototextes sous forme d’installation. La démarche de cette artiste américaine est plurielle, profonde et propose au spectateur une immersion dans un univers cohérent, notamment structuré par :

– Une attention sur la répétition, le cycle, la boucle, visible dans ses premiers phototextes et ses vidéos – Chess notamment -.

Chess, 2013 [Échecs] Installation vidéo HD avec trois projections noir et blanc, son, 10’25” (en boucle). Composition et interprétation par Jason Moran Courtesy l’artiste, Salon 94, New York, et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles © Lorna Simpson

Chess, 2013
[Échecs]
Installation vidéo HD avec trois projections noir et blanc, son, 10’25” (en boucle). Composition et interprétation par Jason Moran Courtesy l’artiste, Salon 94, New York,
et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
© Lorna Simpson

– Une réappropriation de l’art du portrait : celui-ci est pris de dos, ou avec des parties du corps. Nous avons été particulièrement sensibles au travail opéré sur la chevelure, sa symbolique et sa stylisation.

Stereo Styles, 1988 [Styles en stéréo] Dix Polaroid dye-diffusion noir et blanc, dix plaques en plastique gravées 146,7 x 318,1 x 3,5 cm l’ensemble Collection Melva Bucksbaum et Raymond Learsy © Lorna Simpson

Stereo Styles, 1988
[Styles en stéréo]
Dix Polaroid dye-diffusion noir et blanc, dix plaques en plastique gravées
146,7 x 318,1 x 3,5 cm l’ensemble
Collection Melva Bucksbaum et Raymond Learsy
© Lorna Simpson

– La quête d’identité : Lorna Simpson semble interroger le moi. Qui est-il ? Par quels processus se construit-il ?

Lorna Simpson propose donc un travail sur le fragment, les racines et le passé. Le genre et la sexualité sont également abordés, à travers une représentation d’espaces publics changeant de fonction selon l’heure en fonction de leur sexualisation possible.

Chandelier, 2011 [Lustre] Sérigraphie sur seize panneaux de feutre 345,4 x 231,1 cm Courtesy l’artiste, Salon 94, New York, et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles © Lorna Simpson

Chandelier, 2011
[Lustre]
Sérigraphie sur seize panneaux de feutre 345,4 x 231,1 cm
Courtesy l’artiste, Salon 94, New York,
et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles © Lorna Simpson

Peu à peu émerge une géographie symbolique de l’univers de l’auteure photographe : à la fois poétisation du réel, et réalisme revendicatif sur les questions du genre, de la race et de l’identité. Un entre-deux servi par une mise en scène harmonieuse de ses travaux : panneaux de feutre, dessins, grands formats invitent le spectateur à la réflexion. Proposition doublée de la dynamique d’interprétation des phototextes .

Twenty Questions (A Sampler), 1986 [Vingt questions (un échantillonnage)] Quatre épreuves gélatino-argentiques six plaques en plastique gravées 83,8 x 264,8 x 1 cm l’ensemble Collection Salon 94, New York © Lorna Simpson

Twenty Questions (A Sampler), 1986 [Vingt questions (un échantillonnage)] Quatre épreuves gélatino-argentiques six plaques en plastique gravées
83,8 x 264,8 x 1 cm l’ensemble Collection Salon 94, New York
© Lorna Simpson

Allers retours entre la plume et l’image, circulations du sens, Lorna Simpson est en définitive le coup de cœur – très personnel – de Photophores.

A (re)découvrir : Suite pour exposition(s) et publication(s), troisième mouvement :

La programmation Satellite du Jeu de Paume consiste à donner carte blanche à un artiste dans les espaces intertisiels du Jeu de Paume, principalement situés entre le rez-de-chaussée et la salle de conférences/projection cinématographique.

Mathieu Copeland nous propose de réfléchir avec lui à la place de l’exposition, l’image et les représentations que nous nous en faisons, ainsi que sur le statut de l’écrit.

Ce troisième mouvement propose de découvrir les œuvres de Mieko Shiomi, Maria Eichhorn et Tim Etchells, issues d’une carte blanche du romancier canadien Douglas Coupland.

Informations pratiques:

Jeu de Paume- 1, place de la Concorde. Paris 8E

Mardi: 11h-21h. Mercredi-dimanche: 11h-19h.

Métro : Concorde -lignes 1, 8, 12-
Bus : 24, 42, 72, 73, 84, 94

>> En savoir plus sur les activités du Jeu de Paume

Sébastien Appiotti