Entretien avec…Jean-Baptiste Grangier @_stw (2/2)

Deuxième et dernier acte de ce Grand Format explorant la démarche photographique de Jean-Baptiste Grangier, dont la présence dans les médias sociaux est centrée autour d’Instagram et Tumblr.

Cette semaine, nous avons cherché à questionner de manière plus profonde le message, les influences et les motifs qui structurent les photographies de Jean-Baptiste Grangier. Naviguant entre cinéma expressionniste allemand et recherche d’univers alternatifs, ce jeune photographe remet constamment en question notre perception du réel pour mieux s’approprier ce dernier. 

Ton projet photographique est structuré autour de deux éléments : OutreNoir et StreetWalker. Avec une trame narrative. Pourquoi avoir fait ce choix et qu’apporte t-il à tes photographies ?

J’ai énormément été influencé par un court métrage d’auteur: La Jetée de Chris Marker. Il explore le concept d’apocalypse, et la photo narration en vidéo.

La Jetée, Chris Marker

La Jetée, Chris Marker

StreetWalker symbolise des pans de ma vie. C’est une photographie de l’arpenteur des rues sans sommeil. Un de mes passe-temps favoris est de me promener, arpenter, La nuit. C’est une ambiance que j’apprécie et qui me touche.

Je ne suis pas arrivé à photographier de modèle pour ce streetwalker. J’y ai mis des parts de moi, parfois inconsciemment.

Je me suis rendu compte par la suite que l’autoportrait correspondait plus à ce que je souhaitais exprimer.

La Jetée, Chris Marker

La Jetée, Chris Marker

La Jetée, Chris Marker

 

Tes photographies décrivent une réalité alternative : quels sont les éléments que tu utilises pour les ancrer dans un ailleurs apocalyptique?

Je suis attiré par les dystopies, qui peuvent se définir comme des contre-utopies, des modèles de sociétés dégradées. Elles sont peut être plus réalisables que les utopies.

Ces éléments d’un ailleurs se construisent à partir d’un regard alternatif : une abstraction, une recherche d’ambiances cachées dans le lieu. Pour résumer : une déconstruction/reconstruction.

Barbara & Michael Leisgen, Apocalypse

Barbara & Michael Leisgen, Apocalypse ©

 

Outre l’allemand, j’utilise parfois le russe dans mes légendes. Cela fait écho à la BD Les Cités obscures de François Schuiten.

Dans cette BD, l’équivalent de Moscou est une ville plutocratique où la population a été réduite à de basses tâches à la manière du film Metropolis.

Le russe, c’est une graphie particulière, presque cryptée. C’est donc un travail sur le signe écrit et sur la typographie.

Pour en revenir à l’ambiance apocalyptique de mes photographies, il faut préciser que le projet Streetwalker raconte l’histoire d’un anéantissement.

Des univers cinématographiques noirs, chaotiques pour ne pas dire apocalyptique ont joués un grand rôle dans la construction de cette réalité alternative : Dune, Eraserhead -et les films de Lynch en général-, voir Melancholia de Lars von Trier pour son aspect psychologique des personnages.

Barbara & Michael Leisgen, Apocalypse ©

Barbara & Michael Leisgen, Apocalypse ©

  

Dirais-tu que tu explores-tu une poétique de la synapse ? 

J’ai un rapport aux souvenirs assez particulier, avec certaines obsessions : la solitude, la double identité, Berlin.

J’explore pour retrouver des traces, des souvenirs ; et les distancier en créant en quelque chose de matériel. Une synapse connecte et crée des liaisons : peut être est-ce une poétique de la quête d’identité.

синапса / last night. Jean-Baptiste Grangier ©

синапса / last night.
Jean-Baptiste Grangier ©

 

L’autre est constamment présent dans tes photographies: espace alternatif, double narratif, double exposition. Dédoublement du je personnel et du je artistique? 

Je pense effectivement qu’il y un dédoublement du je. Streetwalker est une copie du moi réel alterné, une sorte de double nocturne. J’arrive toujours mieux à m’exprimer à travers le double artistique que le moi personnel. Le moi artistique me sert de masque, de porte-parole et de héraut.

зрение // Jean-Baptiste Grangier ©

зрение // Jean-Baptiste Grangier ©

Abordons enfin les motifs qui structurent ton univers photographique : 

 –  La marche, le mouvement, le passant? 

La nuit, lors de mes déambulations, j’ai pu remarquer qu’il y avait d’autres arpenteurs. Je me suis amusé à les photographier.

Ce motif m’obsède, même s’il est de moins en moins présent dans mes prises de vue. Il crée une base de narration. Après libre à chacun de rajouter son interprétation :  certaines sont narratives, d’autres plus graphiques.

Jean-Baptiste Grangier ©

Jean-Baptiste Grangier ©

 Dualité de la forme et de l’informe? L’ombre projetée?

Le noir permet de donner une forme. Le reste est immatériel, vaporeux, éthéré. Je prends toujours des photos pures sans filtre, pour pouvoir passer du coté formel à l’informel via une destruction maitrisée. Ce que je veux, c’est créer une ambiance par l’informel.

Pour les ombres, je dirais que notre reflet n’est pas simplement dans le miroir. Ce qui me reflète le plus, c’est l’ombre : ce double informe, indissociable de nous mêmes. Les ombres révèlent beaucoup de choses des personnes : c’est un reflet bipolaire et un dédoublement de soi.

NS.1922 / Jean-Baptiste Grangier ©

NS.1922 / Jean-Baptiste Grangier ©

Un conseil pour les nouveaux photographes (mobiles)?

Toujours expérimenter, ne pas s’enfermer dans un style. J’ai expérimenté plusieurs éléments avant d’en arriver à ces projets, sachant que je ne suis toujours pas arrivé au bout et que bien des choses sont encore à exploiter et à découvrir

Détourner les applications et mettre un grain de folie à l’intérieur. Si on décide de rester ancré dans la photographie mobile, des références issues de la photographie « traditionnelle » sont à encourager, il est toujours bon d’aller voir ses prédécesseurs.

Ztem / Jean-Baptiste Grangier ©

Ztem / Jean-Baptiste Grangier ©

Je remercie Sébastien Appiotti et Photophores pour cet entretien.

Je remercie également Eric -qui se reconnaîtra- ainsi que Princia Itoua pour leur soutiens et leur encouragements.

Portfolio Jean-Baptiste Grangier:

– Tumblr Das Dunkle 

@_stw 

Sébastien Appiotti / @strattoria