Entretien avec…Audrey Lhomme @odrelom

Dernier entretien de notre cycle « Femmes et photographie » réalisé dans le cadre de l’exposition Regards de Femmes, en décembre 2012 à Paris.

Audrey Lhomme  ( @odrelom ) pousse à son paroxysme l’expérimentation de l’autoportrait. Mises en scène, maquillage, costumes, nous sommes en présence d’un univers haut en couleurs qui aime surprendre et nous faire réfléchir sur le statut de la femme, la transformation de ses émotions en un instant créatif.

Tour à tour fragile, revendicative, discrète et passionnée, Audrey Lhomme offre à contempler un regard multiple, jamais avare de propositions artistiques et de nouvelles mises en scène.

Quels supports photographiques et applications de post-traitement utilises-tu?

Je photographie avec un iPhone 4 et depuis peu avec un Nex-5n car je recherche de plus en plus la qualité dans l’image. J’utilise de nombreuses applications: Hipstamatic, Snapseed, Noir, Retouch, Juxtaposer – pour créer, mélanger, détourer, enlever des détails d’une prise de vue-, ou Photo Timer, qui permet des rafales en selfportrait.

Audrey Lhomme ©

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Qui de l’écrit ou de la photographie nourrit l’autre en premier dans ta démarche artistique?

En général, c’est d’abord l’image qui nourrit le texte. Pour l’exposition « Regards de Femmes » , comme j’avais du mal à choisir une sélection de photographies à présenter au public, j’ai décidé de créer un objet unique. Cela m’a permis de ne pas livrer la même chose que dans ma galerie.

J’ai donc parcouru des textes de théâtre chers à mon cœur car les notions de mise en scène et de dialogues entre des personnages sont inhérentes à la création de mes images, « poétiques » et souvent illustratives. Visages, d’Hubert Colas s’est alors imposé à moi pour son côté franc, moderne voire presque animal dans les dialogues et dans les rapports entre les personnages. Les images sont venues se poser sur ces extraits.

Audrey Lhomme ©

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Avec une autre photographe exposante -Céline Arocas, @noremi78- , nous avons évoqué la tension qui pouvait exister entre la recherche de l’introspection et la mise en scène de soi: comment arrives-tu à gérer ces aspirations parfois contraires?

Une photographie, je la compose forcément à partir d’un état d’âme mais c’est avant tout un jeu pour moi, une mise en scène qui me permet de déconnecter du quotidien. Néanmoins, mon image est parfois en lien avec un contexte réel et un besoin d’exprimer un sentiment ou une sensation personnelle.Ces aspirations contraires partent d’un besoin d’image avant tout, mon ancien métier étant illustratrice-peintre, je me suis toujours nourrie d’un univers très visuel… Il existe des opportunismes photographiques qui vont déclencher la photographie: une tenue, un lieu ou un accessoire par exemple.

Si cela correspond à mon humeur, je la poste.Il est vrai que depuis peu, je prends des photos, puis je les réutilise au moment opportun. Je suis moins dans l’instant qu’auparavant. J’effectue un plus gros travail de retouche.Je recherche dans mes mises en scène un cocon intérieur et un besoin de tranquillité.J’aime aussi surprendre ou poster en continuité visuelle ou d’humeur. Tout cela pour donner une certaine cohérence à cette galerie de photographies.

Audrey Lhomme ©
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Ta présentation en tant que photographe mobile sur Instagram ou EyeEm est la suivante: « Je suis not funny, not friendly…welcome chez la sauvage »: est-ce un refus du côté « social » de ce réseau de partage photographique?

 C’est en effet un refus du partage, mais en partie seulement, pour une raison simple: une photographie n’existent pas sans un regard posé dessus.

Dans un premier temps, quand on partage ses photographies avec peu de personnes sur un réseau tel qu’Instagram, il est possible de partager équitablement son temps entre l’exploration des photos et ses commentaires.

Puis beaucoup de gens arrivent sur votre flux de photographies, parfois réclament de l’attention avec des enjeux affectifs, et se pose alors une tension entre une vie réelle et/ou virtuelle. Je ne pense pas surprendre les utilisateurs de ces réseaux en leur disant que c’est chronophage.

J’ai donc eu un dilemme: soit quitter Instagram, soit adopter une nouvelle stratégie pour continuer à partager sur Instagram, en restant ancrée dans le réel.

Les liens, bien sûr que je ne suis pas contre, mais il faut que le medium soit la photographie. Instagram et autres concurrents sont pour moi des réseaux photographiques, pas des réseaux sociaux. Les commentaires sont les bienvenus, s’ils parlent de photographie.

Les rencontres photographiques sont bienvenues. Même s’il y a évidemment des exceptions à la règle (rire).

Audrey Lhomme ©

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Parmi les prises de vue exposées du collectif « Regards de Femmes », une photographie en particulier a attiré mon attention: « Sometimes the tide turns, but I’m still a rock ». Que signifie t-elle pour toi?

Audrey Lhomme ©

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C’est encore l’image qui a guidé le message de cette photographie. J’ai réalisé ce cliché longtemps avant de le publier. J’ai voulu envoyer un message, que je qualifierai de « rock’n’roll »: une sorte d’avertissement..

Je dois avouer que j’ai une « bibliothèque d’humeurs » dans mon téléphone. Cette photo, c’est à nouveau de l’opportunisme. Je l’ai publiée au moment où cela résonnait en moi.

C’est cette sensation de « devoir » quelque chose qui m’a poussée à délivrer ce message. Je n’aime pas devoir rester là où les gens m’attendent.

 Plus généralement, pour moi cette photographie est une réaction face à un sentiment d’étouffement et un appel à la liberté. La liberté du post qui revendique son côté sauvage – ou plus sérieusement la liberté de la création- !

  

Tes mises en scène proposent souvent du maquillage, et sous toutes ses déclinaisons, d’une partie du visage jusqu’à la geisha. Quelles intentions as-tu en tête pour ces choix?

 

Audrey Lhomme ©

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Le maquillage, c’est comme la retouche: plus c’est naturel, mieux c’est. J’ai paradoxalement envie que mes photos soient jugées comme assez naturelles et vraisemblables, même avec du maquillage.

 Le maquillage pour moi est un masque et une protection. C’est quand même une étape à franchir que d’exposer et de poster son visage.

 La timidité et le jeu sur l’ego entrent en scène: ces expositions ne sont pas là pour montrer mon visage. Ce dernier est une matière que j’ai sous la main: c’est un moyen, pas une fin. La démarche photographique est là, je suis disponible pour moi et je peux poser où je le souhaite: c’est aller à la facilité.

 Le maquillage, c’est une manière de varier cette matière et de la modeler.

Audrey Lhomme ©

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Ta galerie contient bon nombre de photographies d’enfants, ce qui n’est pas un cas isolé dans notre exploration du couple « Femmes et Photographie ». Photographies-tu de la même manière et avec les mêmes intentions en tant que femme et en tant que mère?

La réponse est clairement non! Les enfants, je ne les fais pas poser. C’est plus une lumière, une situation et un besoin de la mère: celui de figer l’instant.

Mais j’en poste de moins en moins, car ces clichés sont beaucoup plus spontanés et appartiennent pour le coup à ma vie privée, tandis que la majorité de mes photographies sont maintenant prévues et mises en scène, la distance avec mon quotidien étant ainsi établie.

En même temps, les deux peuvent se rejoindre, je suis mère et assistante maternelle et les enfants sont toujours autour de moi; la tentation est donc grande quand je contemple leurs jeux ou leurs regards si naturels, et puis il arrive à mes garçons de me croiser lors de mes mises en scène -avec du maquillage- et qu’ils me proposent spontanément une mise en situation devant l’objectif, ou un coup de main pour la prise de vue !

Audrey Lhomme ©

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Revenons à l’exposition « Regards de Femmes ». En observant ces photographies, il m’est venu la réflexion suivante: n’y a t-il pas le risque d’un seul regard à force d’influences et d’interconnexions visuelles entre ces femmes-photographes?

 

Tout va dépendre des individus qui tiennent le téléphone. Je ne me cache pas d’être influencée: un réseau sert également à inspirer. Parfois l’atmosphère d’une photographie me plait: je vais m’en inspirer. Cela me nourrit, sans aller jusqu’à la reproduction et au plagiat.

 Ce sont des regards croisés qui se font écho: on se répond, parfois de manière très consciente. Ce sont effectivement des réponses photographiques, mais avec son propre regard. A moins de plagier, ces rebonds sont créatifs et créateurs.

Audrey Lhomme ©

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Un conseil à donner aux nouveaux photographes mobiles?

Oui, même si cela ne me parait pas indispensable car en photographie mobile et en partage de ces clichés, je pense que l’on passe tous par des étapes quasiment incontournables et que chacun avancera grâce à sa propre expérience du réseau.  Je dirais quand même qu’il faut savoir se préserver un minimum de ce poulpe chronophage et tentaculaire, rester humble face à ce foisonnement de créativité et surtout suivre ses envies photographiques sans complexe car c’est en pratiquant quotidiennement que l’on progresse. En un mot : Enjoy !

Audrey Lhomme ©

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>> Pour en savoir plus sur Regards de Femmes: blog de Tribegram

Sébastien Appiotti