Entretien avec…Meredith Gey

Troisième entretien de notre cycle « Femmes et photographie », en écho à l’exposition Regards de Femmes ayant eu lieu au mois de décembre 2012 à Paris.

Cette semaine avec nous, sur Photophores: les mots de Meredith Gey (@meredithgey sur EyeEm , @geygey sur Instagram). Une démarche qui navigue entre abstraction et représentation; un univers structuré par des motifs forts: l’instant, le passage, le cheveu, femme et féminité. Un message qu’elle a voulu pluriel, ayant une forte signification personnelle…mais pas seulement. Les prises de vue de Meredith Gey s’analysent et se contemplent plusieurs fois afin de saisir la subtilité de ces démarches et silhouettes tantôt figées, tantôt en mouvement.

Meredith Gey a accepté de jouer le jeu des questions-réponses de cette interview, dévoilant ainsi une partie de l’arrière-scène du théâtre de ses photographies. A découvrir:

Téléphone et applications de post-traitement utilisées:

Je photographie avec un iPhone 4S. Les applications de post-traitement et retouche que j’utilise le plus sont Snapseed, PicFX et Lo-Mob.

Meredith Gey ©

Meredith Gey ©

Je souhaiterais aborder avec toi le rôle des légendes sous tes photographies, souvent sous forme de textes. Que peux-tu en dire? 

 Ce sont les mots que je ne peux pas photographier, ceux qui accompagnent ma pensée avec la prise de vue.

C’est aussi et paradoxalement ce que je ne peux pas dire. En général, cela prend la forme de textes très courts, que je pourrai qualifier d’instants ou d’ « écrits fulgurants ».

Mes propositions photographiques peuvent exprimer le poème, avec comme moteur et coeur le travail sur l’émotion. Il y a une exploration de l’intime, rien de lyrique. Si je devais résumer ma réponse, à cette question, ça serait: une déclaration en mots et en images.

"Sollen load is full, so slow on the split' Meredith Gey ©

« Sollen load is full, so slow on the split » D’air, Meredith Gey ©

Explorons maintenant les motifs récurrents de ton univers photographique. L’instant, le mouvement et le départ semblent revenir fréquemment dans tes créations. Pour quelles raisons?

 Je propose et fais très peu de mise en scène photographique. Je m’attarde à cerner l’instant fugace, ces petites secondes qui seront perdues si elles n’ont pas été figées avec cliché.

J’ai commencé la photographie bien avant l’iPhone, avec un support numérique: je faisais essentiellement de la street photography, pour saisir une symbolique.

 Le smartphone a été pour moi une porte ouverte supplémentaire; une capacité impressionnante à saisir l’instant, grâce à son aspect mobile. Je pourrai le qualifier de «ligne de fuite de mon regard ».

Concernant le départ, tu fais sûrement aux nombreuses photographies de ma fille présentes dans ma galerie. C’est un modèle entre deux âges: enfance et adolescence. Je cherche à saisir ces instants de changement et de départ, avec une forte dimension affective: celle de la symbolique de l’instant.

Au niveau de la composition, j’ai pu remarquer que je la photographiais souvent avec ses cheveux, la main qui accompagnant un mouvement. Des cheveux qui sont autant de fils d’Ariane.

Mobile photography

Des Prémices et des Lueurs Meredith Gey ©

Dans la mythologie grecque, le fil d’Ariane permet de retrouver son chemin dans le labyrinthe du Minotaure: Quels labyrinthes sont en rapport avec ces fils d’Ariane que tu photographies?

Un seul labyrinthe: celui de la vie en général. Je fige et capte ces instants de liberté au dessus du labyrinthe de la vie.

Meredith Gey ©

Meredith Gey ©

Tu as précédemment fait référence à la présence fréquente de cheveux dans tes photographies: quelle symbolique peut-on y voir?

Tout d’abord, celle du mouvement. Le cheveu est pour moi l’expression d’une totale liberté. Il n’est jamais le même, il signifie que ce n’est jamais la même seconde que l’on vit. Il apporte à la photo la définition de l’instant. Le cheveux pris dans leur globalité peuvent également faire office de masque: un moyen de se cacher et de dissimuler.

Meredith Gey ©

« Et parce que tous tes moi(s) » Meredith Gey ©

Lors de l’exposition « Regards de Femmes », présentée du 6 au 13 décembre à Paris, deux photographies ont particulièrement retenu mon attention. Quels messages as-tu cherché à transmettre?

"Entendre et voir". Meredith Gey ©

« Entendre et voir ». Meredith Gey ©

 Il manque comme bien souvent au spectateur le contexte de la prise de vue. Ce regard, c’est celui de mon fils, âgé de 16 ans. Cette photographie a été réalisée un été sur une plage. Il faisait très froid avec du vent.

Ce regard est pour moi l’incarnation de l’intensité: à la fois froide mais heureuse. C’est un regard dur, un contraste saisissant entre la fixité de l’oeil et ce moment de bonheur éphémère,avec des cheveux: ceux d’une mère.

Cela a été ma première interprétation de cet instant. J’y ai vu bien autre chose une fois la prise de vue réalisée, malgré mon manque évident d’objectivité du fait de la proximité affective avec l’objet photographié. C’est un regard qui cible, le regard d’un guerrier, d’un homme qui peut signifier de manière intense: « je suis dans la vie ».

Encore une fois, je constate que « l’entre deux » et le « passage » structurent mon regard de femme.

Meredith Gey ©

« Quand l’envol devient la chute » Meredith Gey ©

Pour la petite histoire, il s’agit d’une mise en scène avec deux autres exposantes de « Regards de Femmes »: @noremi78 -Céline Arocas- et @odrelom -Audrey Lhomme-. Nous nous sommes posées toutes trois les questions suivantes: Comment décaler la réalité? En quoi l’asservissement aux taches du quotidien peut devenir une forme d’art? Cette démarche, c’est celle qui propose une sublimation du quotidien, en sortant du contexte pour proposer quelque chose de beau.

J’y vois l’essorage de la trivialité du quotidien. Une femme qui est soumise aux aléas de la répétition des tours minutes et du décor aseptisé du Lavomatic.

La machine à laver, c’est le cycle infernal et infini de la répétition, jusqu’à ce que que la femme finisse « lessivée » à la fin de l’essorage. C’est la femme au quotidien, ayant un regard revendicatif. Regards de Femmes n’a pas été conçu comme une exposition féministe. Pour autant cette photographie est exempte du regard de l’homme et propose un message critique.

Un conseil à donner aux nouveaux photographes mobiles?

Est-ce qu’on parle de photographie mobile ou de partage sur des réseaux sociaux mobiles?

Sur Instagram, je suis choqué de ce qui est posté: souvent du trivial. Si on entend être « photographe mobile », avec une démarche artistique, alors je pense qu’il vaut mieux ne pas confondre ces réseaux sociaux avec son journal intime.

Une photographie est publiée et commentée: c’est un partage. Je suis en plein doute, car je dévoile de l’intime dans ce que je photographie.

Cette question ramène à sa propre pratique. Par exemple, je suis plus sélective qu’avant dans ce que je peux publier dans ma galerie.

Mon conseil serait de penser à protéger son intimité, ou alors le transformer de manière artistique. Le filtre de type Instagram, Snapseed, c’est aussi un filtre au sens brut: celui qui filtre le quotidien. Celui qui permet d’ajouter quelque chose d’artistique pour prendre une distance par rapport au réel.

Meredith Gey ©

Meredith Gey ©

Sébastien Appiotti / @strattoria