Quand y a-t-il photographie mobile artistique?

En voilà une question étrange. Et pourtant je me la pose à chaque fois que je photographie ou que j’écris un article pour Photophores.

Qu’est-ce qui différencie une photographie prise avec un smartphone d’une autre? Pour répondre à cette interrogation, je me suis souvenu d’un texte de l’exposition Mobile Photo Paris que j’ai lu il y a quelques semaines, et qui a marqué mon esprit.

Ce dernier a été rédigé par Nadine Bénichou, dont nous avons déjà relayé la conférence Art et Photographie mobile sur Photophores, et Yann Lebecque, créateur et rédacteur du blog icommephoto. Tous deux oeuvrent pour l’existence et la reconnaissance d’une photographie mobile artistique.

Un texte de combat, mêlant à la fois un court historique de la photographie mobile, ses enjeux et ses perspectives.

UN APPAREIL DE QUALITÉ

Il faut admettre que bien du chemin a été parcouru : les meilleurs smartphones permettent maintenant de prendre des photos à une résolution comparable à celle des compacts numériques (8 mégapixels et vidéos au format HD). Mais au-delà des qualités techniques sans cesse améliorées, ce qui en fait le meilleur appareil photo, c’est qu’on l’a forcément toujours avec soi, comme le résume parfaitement Chase Jarvis, l’un des premiers professionnels à avoir compris le potentiel de l’appareil. Et cela change tout au rapport que chacun entretient avec la photo, qui n’est plus réservée aux vacances ou aux événements importants de la vie, mais devient un témoin du quotidien.

D’autant plus que grâce à l’utilisation d’innombrables logiciels très simples, on peut donner à ses photos tout le charme de l’argentique, depuis les débuts de son histoire (photos rétro sépia abîmées, floues, texturées, avec des taches de lumière…) jusqu’aux photos glamour aux contrastes poussés, en passant par le Polaroid et la Lomographie.

Avec plusieurs milliers d’applis payantes ou gratuites, l’App Store et le Google Play Store sont le paradis du photographe. Qu’il s’agisse de retouche, de recadrage, de filtres (avec une nette domination du revival vintage), on trouve vraiment de tout pour redonner des couleurs à ses photos… ou en retirer. Pour un prix quasiment symbolique, le grand public peut avoir accès à des fonctions jusqu’alors réservées aux professionnels de l’image.

LE GOÛT DU PARTAGE

Mais si l’on peut créer de belles photos avec un téléphone, on peut aussi les partager en un seul clic. Si Facebook a su flatter le narcissisme de chacun, Instagram a réveillé l’artiste qui sommeille en nous : Avec plus de 80 millions d’inscrits (août 2012) qui postent plus de 3.600 photos chaque minute, Instagram est en train de créer un phénomène sans précédent et de supplanter Flickr et même Twitter. Rejoindre la communauté des « IGers », c’est non seulement avoir accès à une plateforme artistique planétaire, mais aussi communiquer avec des passionnés de tous âges et catégories sociales, voir leurs photos, les aimer, les commenter, échanger des « recettes », être inspiré… et même les rencontrer dans la vraie vie. Ici, pas de parrainage, d’examen d’entrée ou de sésame nécessaire. L’application est gratuite, et l’on finit toujours par repérer des flux intéressants au milieu des innombrables portraits de chatons et de tasses à café.

UN MOUVEMENT ARTISTIQUE CONTROVERSÉ

D’abord adopté à titre expérimental par quelques artistes isolés, l’outil a ensuite séduit un public amateur d’images et de nouvelles technologies (principalement composé de photographes, designers, directeurs artistiques, mais aussi de novices…), qui ont échangé leurs expériences sur les réseaux, créé des blogs et sites de partage spécialisés, donnant naissance à un véritable mouvement photographique. Fortement lié au départ à l’iPhone, le mouvement a d’abord été baptisé du mot valise « iphoneographie ». Ce terme tend à être remplacé par « photographie mobile », englobant les techniques de prise de vue, d’édition et de partage depuis un smartphone.

S’il n’a pas encore de reconnaissance officielle (pas d’entrée dans Wikipedia, ni dans les différents dictionnaires), il a en revanche ses événements à travers le monde, qu’il s’agisse de réunions informelles et concours autour d’Instagram ou du site berlinois Eye’em, de présentations hébergées dans les différents Apple Stores du globe, de la création de collectifs internationaux de photographes (Mobile Photography Group, AmpT, Wearejuxt…), mais aussi d’expositions collectives au format plus classique (P1xels at an exhibition, Eyephonography, Mobile Photo Awards…).

La vague gagne la France, l’Apple Store de l’Opéra à Paris s’étant mis à l’heure de l’iphoneographie en octobre 2011, avant que les médias s’emparent début 2012 du phénomène avec des reportages sur iTélé, France 5 et France 24. Si elle gagne aussi du terrain dans le domaine du reportage et du documentaire, grâce à l’ergonomie et à la discrétion de l’appareil (reportages en Afghanistan et en Libye de journalistes de guerre, même si certains ont critiqué la vision « subjective » apportée par les filtres Hipstamatic), son accession à la sphère artistique reste controversée puisque l’appareil utilisé est un téléphone, donc un outil « vulgaire », que tout le monde possède. De plus, l’utilisation de l’appareil ne demande en apparence aucun savoir-faire technique (il suffit de presser sur un bouton) ou, au contraire, le fait de retoucher numériquement une photo est considéré comme une tricherie, une falsification de la réalité. La photographie mobile ne peut donc que cristalliser un ensemble de critiques esthétiques qu’on croit nouvelles, mais qui ont accompagné chaque nouveau développement de l’histoire de la photographie.

Du fait de son accessibilité et de l’incroyable diffusion d’images qu’elle entraîne, on lui reproche aussi de fragiliser l’avenir de la profession de photographe et de mettre en péril le droit à l’image et sur l’image. Finalement, la photographie mobile est un peu l’outsider art de la photographie. C’est un moyen d’expression démocratique, qui permet la spontanéité et l’expérimentation et qui bouscule les a priori et les dogmes artistiques.

En savoir plus:

Compte-rendu de l’exposition Mobile Photo Paris

Instagram, la fin du privilège de la beauté?

Blog icommephoto

Sébastien Appiotti