Entretien avec…Séverine Bourlet (2/2)

Deuxième partie de l’entretien Grand Format de Photophores consacré à Séverine Bourlet. La semaine dernière, nous avons pu en apprendre plus sur ses influences et sa démarche photographique. Nous abordons cette fois-ci sa vision et ses initiatives en faveur de la photographie mobile, ainsi que la création de son site web Tribegram . 
 
Tribegram ©

Tribegram ©

Existe t’il une photographie mobile artistique de qualité? Si oui, quels sont les critères de reconnaissabilité distinguant une photographie mobile d’une photographie mobile artistique?

Bien sûr, il existe une production assez importante qui était déjà présente avant Instagram.

Tout d’abord, sur la question de critère de « reconnaissabilité », il faudrait déjà dans un premier temps en avoir établi les modalités.  C’est justement ce manque de critères qui laissent un flou quant à l’interprétation de « Photographie  Mobile Artistique ».  Nous savons qu’un nombre de likes n’est pas une mesure fiable. Pour autant je remarque que les photographes qui m’inspirent le plus ont également un « following » et un engagement assez important suite à l’enthousiasme et émotions qu’ils génèrent.

Cependant est-ce que le propos de critères de reconnaissabilité est adapté ? La photographie mobile a hérité du passif de la photographie où une photo en noir et blanc est considérée d’emblée comme plus noble et donc plus artistique. Dans le même temps elle a su dépasser ces canons esthétiques pour se réinventer en permanence, au gré des applications, des expérimentations et commentaires des autres membres de la communauté.

Il est évident qu’il faut un process de légitimation de la photographie mobile afin de pouvoir mieux identifier les différents courants qui l’anime et une fois pour toute séparer les pratiques communautaires de « likes » qui ne sont qu’une mesure d’audience de l’aspect artistique d’une photographie.

Un des premiers critères est d’appliquer des règles canoniques de composition et d’éclairage. Par la suite, quand on connait les limites des smartphones, on peut reconnaître la difficulté technique ou le travail autour de ces limitations (effet de flouté, de mouvement, de perspectives,…).  L’autre critère est également la retouche, certains artistes se spécialisant dans la post production. C’est aussi l’homogénéité et la constance de la production qui font la différence. Dans tous les cas, ce sera l’émotion qui effectivement séparera une production artistique d’une autre.

 Comment t’es venue l’idée de créer Tribegram?

Par enthousiasme ! De mes années aux Etats-Unis, j’ai gardé la volonté de foncer et surtout de faire. J’ai participé au 1er instameet à Paris en Juillet 2011, et j’ai tout de suite pressenti quelque chose de différent non seulement à propos de Instagram mais surtout par rapport au lien virtuel/réel que créée la photo et les rencontres de groupes.

Comme j’ai un peu un peu travaillé dans l’industrie, j’ai quelques connaissances qui m’ont aidé à réaliser le site. L’idée était de créer un réseau social et surtout un profil enrichi où les uns et les autres pouvaient prolonger l’expérience Instagram.  La première version de Tribegram permettait de voir son feed et de laisser des likes et des commentaires mais le site Statigram le faisait déjà et en mieux. Il est dommage de ne pas avoir eu le temps ni les moyens de développer complètement ce concept.

Officiellement la première version de Tribegram est sortie le 1er janvier 2012.

Rapidement j’ai rencontré d’autres membres d’Instagram, créé des rendez-vous réguliers et monté des expositions. Au même moment, Instagram était en train d’acquérir de plus en plus de notoriété et d’utilisateurs.

Depuis les choses ont évolué. Tribegram a été choisi par la Résidence Créatis, située à la Gaité Lyrique pour porter un projet un peu différent.  Par exemple, Tribegram aura vocation à également être un site de niche pour la photographie mobile. Le concept sera : « shootez avec votre smartphone, ajoutez les photos à votre journal, et partagez ».  C’est le stockage de photos, réinventé.

Tribegram ©

Tribegram ©

Pour quelles raisons les challenges photographiques rencontrent un tel succès sur des plate-formes de partage de photographies comme Instagram?

Les challenges sont un bon moyen de fédérer mais aussi d’obtenir des followers. Instagram, c’est aussi un monde très compétitif où chacun recherche un maximum de visibilité, non par forcément par l’appât du gain ou de la récompense, mais pour la validation et la mise en avant auprès de la communauté.

Quelles motivations t’ont poussé à créer un Festival de la Photographie mobile en octobre 2012?

J’avais remarqué qu’il n’y avait jamais eu de réflexion autour de l’Iphotographie  en France que ce soit autour de sa pratique ou de son émergence artistique. Comment un tel renouveau artistique pratiqué quotidiennement par des millions de gens avait-il été autant ignoré ? Je souhaitais surtout apporter des expertises en sociologie,  en histoire de l’art, en marketing et en journalisme.  Les deux axes principaux étaient les de comprendre la place de l’Iphotographie dans le paysage photographie établi et d’autre part de comprendre l’essor incroyable de cette pratique dans notre quotidien.

Tribegram ©

Tribegram ©

Tribegram organise des photowalks dans Paris: pourquoi avoir décidé de le faire et qu’est ce qui peut expliquer un tel engouement autour de la rencontre de photographes mobiles dans le monde non-virtuel?

Tout d’abord, jamais je n’aurai pensé que les photowalks auraient un tel succès ! J’ai décidé de le faire parce qu’il ne se passait pas grand-chose sur Paris et que d’autre part, j’ai un peu un tempérament de fonceuse. Je ne suis pas non plus attirée par les relations virtuelles.

Le succès n’est pas arrivé en un jour.  Il y a eu des évènements structurants comme les deux expositions du printemps, l’élaboration d ‘une charte graphique et  l’important relais sur Instagram avant et après qui donnent envie de participer au prochain.  Il ne suffit pas de mettre un panneau pour que les gens viennent.

J’ai beaucoup de chance de vivre à Paris car je peux rencontrer les personnes avec lesquelles j’échange. Pour moi le succès s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord la régularité et la récurrence. Chacun sait qu’il y aura un évènement par mois. Puis il y a un bon mélange puisque vous pouvez rencontrer aussi bien quelqu’un avec 10 abonnés que  @vutheara ou @nathparis.  Je m’attache aussi à la convivialité et à l’accueil.

Il est important que chacun se sente accueilli.  L’ambiance doit rester bon enfant. Si également vous commencez sur Instagram ou que vous voulez rapidement vous intégrez c’est un bon moyen de lier connaissance et d’étendre son réseau et son nombre de followers. Pour d’autres, c’est le bon moment pour parler applications et prises de vues. Ce sont des membres de la communauté qui maintenant organisent les photowalks.  @manureze nous a fait découvrir Montmartre, @zericiphone nous a fait découvrir le Palais Royal et @noiraude, @neledisapersonne et @aaamnesie nous ont fait découvrir les Buttes Chaumont et j’ai partagé mon amour pour l’Ile Seguin.  Dans tous les cas, de nombreuses amitiés et collaborations sont nées de ces photowalks.

Pendant l’hiver, on va rester en petit groupe et je pense que le format « grand photowalk » sera trimestriel car de nombreuses personnes de province viennent et souhaitent nous rejoindre.

Photowalk Palais Royal, Paris, Septembre 2012

Photowalk Palais Royal, Paris, Septembre 2012

Un an après la création de ton site, quel bilan peux-tu en tirer, tant humainement que professionnellement?

Humainement évidemment l’année fût très riche ! Je suis toujours étonnée par les rencontres et l’humain.

Tribegram s’adresse à tous et personnellement j’adore rencontrer des personnes quelles qu’elles soient. Cependant il faut avoir un peu de temps libre entre les prises de vues, les édits et les commentaires donc la plupart je dirais sont « en transition ». J’appelle la communauté affectueusement « La roulotte » car c’est un peu l’image que j’en ai. Certaines personnes que j’ai rencontrées sont déjà parties d’Instgram et d’autres viennent juste de rejoindre ces réseaux sociaux de partage.

Professionnellement je dirai que pour l’instant le projet de Tribegram n’est pas encore abouti donc l’apport est encore limité !

Vernissage "Souriez vous êtes Iphotographiés"

Vernissage « Souriez vous êtes Iphotographiés »

Quels sont tes projets pour 2013?

No comment (rires). Pour 2013, j’ai deux grands axes. Avec l’association, on va continuer de promouvoir les expositions et essayer de faire tourner « Regards de femmes » dans d’autres villes, mais également de continuer les actions de 2012 avec la mise en place de la seconde édition du Festival, des ateliers et de rencontres à thèmes/photowalk.  J’aimerai monter une action sur Marseille, et pourquoi pas Arles mais il faut que cela soit réalisé de manière concertée.

Le blog sera plus actif, avec une ouverture sur des sujets de société, culturels ou d’actualités.  D’autre part, Tribegram sera en collaboration avec la communauté Instagramers France afin d’offrir une palette d’activité toujours plus intéressante.

Pour développer cette activité deux personnes vont rejoindre l’équipe.  Je vais introduire les ateliers qui seront des formations sur plusieurs mois afin d’apprendre à affirmer son style au cours de plusieurs sessions et des exercices pratiques.

Avec le site, le premier semestre sera consacré au développement de l’application mais aussi à la recherche de  financement . Le tout sera accompagné d’une application. Il y aura deux développeurs et j’espère que tout cela sera prêt pour fin février. Bien évidemment les béta testeurs seront les bienvenus.

La question désormais traditionnelle de Photophores: quel conseil aurais-tu à donner aux nouveaux photographes mobiles?

Je crois que Saint Exupéry a écrit «  On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux », alors photographiez avec votre cœur et venez au photowalk. On arrive sur Instagram par hasard mais la plupart restent pour une bonne raison, quelle qu’elle soit. Il faut enfin que la photographie reste un plaisir.

S.A.