Coup de coeur n°5: Florent Boissinot

Photophores a décidé en ce début d’année de vous faire partager son coup de coeur suivi d’une interview autour d’un univers photographique qui a su toucher notre sensibilité.

La galerie de Florent Boissinot, alias Lacunar Spectare, ne nous a en effet pas laissé indifférents, tant par son sens de l’esthétique que par un univers à la croisée des chemins, entre recherche de sens et mélancolie. 

C’est d’abord la diversité de ses photos qui accroche le regard : son portfolio nous offre aussi bien des portraits (masculins comme féminins) que des photos de paysage/architecture en passant par des mises en scène, ou de la photo de détail, le tout en couleur comme en noir et blanc, et sans format de prédilection. Un « artiste-photographe » qui expérimente dans la photographie, en multipliant les domaines d’exercice et les démarches. D’où sans doute le grand nombre d’autoportraits aux accents différents qu’il a pu réaliser.

On note aussi son goût certain pour le graphisme urbain, ainsi que pour les jeux d’ombres et de lumières, à l’instar de la série « Les Oiseaux », mais également une excellente maitrise du noir et blanc, en particulier dans les dernières photos publiées.

Ces expérimentations artistiques et techniques sont dès lors presque palpables à travers les clichés de Lacunar Spectare qui nous plongent dans un univers où cette diversité se mue en un sentiment d’angoisse : un univers tout en noir et blanc (ou en couleurs désaturées) et en clair-obscur ; tantôt ouvert (grands espaces), tantôt refermé sur lui-même (détails ou portraits serrés) ; un monde de contradictions qui semble faire presque malgré lui le style de ce jeune photographe.

A suivre…

Qui est Lacunar Spectare?

Lacunar Spectare c’est d’abord une locution latine peu connue qui veut dire « la tête dans la lune » au sens figuré. Je l’ai trouvée il y a déjà quelques années et me la suis appropriée puisqu’elle me correspond assez bien car j’aime souvent me détacher de la réalité que je juge souvent pénible. C’est également une sorte de personnage, celui que l’on retrouve sur mes autoportraits, une légère exagération de certains traits de ma personnalité. Ce n’est pas une composition, plutôt certaines facettes que je continue d’explorer.. je dis parfois que « Je est un autre mais je préfère ne pas le connaître vraiment », et bien c’est sans doute cet « autre » qui se cache derrière « Lacunar Spectare », moins pudique, et plus rêveur encore.

BlingBling (autoportrait) © Florent Boissinot

BlingBling (autoportrait) © Florent Boissinot

 

Dans quelle mesure des artistes comme Larry Clark ou Sally Mann ont influencé ta manière d’appréhender la photographie?

Je ne sais pas si l’on peut vraiment dire qu’ils ont influencé ma façon d’aborder la photographie mais leur regard m’interpelle. Sally Mann nous emmène sur un terrain étrange, presque morbide mais jamais gênant car son travail reste assez pudique. Ses modèles sont intrigants et mystérieux, il y a une poésie dans chacune de ses images et c’est de mon point de vue esthétiquement irréprochable. Clark, évite quant à lui de nous épargner et nous offre un spectacle cru sans être de mauvais goût. J’aime son imagerie rock, sa vision de la jeunesse, il raconte toujours une histoire. J’aime leur façon d’explorer et de montrer une facette étrange et sombre chez leurs modèles, c’est une sorte de mise en scène de la réalité pour en faire quelque chose de beau et c’est ce que j’essaie souvent de faire aussi. 

«Zigarette» © Florent Boissinot

«Zigarette» © Florent Boissinot

Tes photographies offrent une grande diversité d’approches et de sujets traités: motifs urbains, paysages brumeux, portraits masculins comme féminins, autoportrait. L’éclectisme expérimental qui est le tien est-il choisi? 


Je ne dirais pas que j’ai choisi d’être aussi « dispersé » et de fournir un travail aussi varié mais plutôt que je ne me refuse rien pour le moment et que je crée en fonction de mes envies, sur l’instant. Si une idée me vient, j’essaie d’en venir à bout sans me soucier de savoir si le résultat sera véritablement cohérent avec tout ce que j’ai pu faire avant et avec ce que je ferai après. J’aime créer des images singulières, je n’offre pour l’instant pas de projet global, c’est pour ça qu’il m’est souvent difficile de décrire mon travail. Même si tout ne se ressemble pas, je crois que l’on retrouve aujourd’hui une sorte d’empreinte, une ambiance, que ce soit dans les portraits ou dans les paysages.. tout et tous ceux que je photographie font partie d’un seul et même univers mélancolique, assez froid parfois.

Aquarboris © Florent Boissinot

Aquarboris © Florent Boissinot

Dans tes photographies, on note certaines analogies avec la peinture, la gravure, le dessin: pour autant te définis-tu comme un photographe pictorialiste?


Si l’on parle de « photographie pictorialiste » pour parler de la photographie artistique plus que du mouvement historique en lui-même, je peux en effet me retrouver dans cette définition. Je ne suis pas un photographe du réel, je ne suis d’ailleurs pas très doué en photo reportage. La photographie est pour moi une façon d’illustrer mon imaginaire et d’embellir la banalité, de la maquiller. Je préfère puiser mon « inspiration » dans la peinture pour ne pas être trop influencé par certaines photographies. La peinture et le dessin laissent beaucoup plus de place à l’imagination: c’est moins frustrant pour moi d’en utiliser les codes pour créer des images particulières en jouant sur la composition, les couleurs et même les textures par exemple.

L'Après-midi d'un Faune © Florent Boissinot

L’Après-midi d’un Faune © Florent Boissinot

Photophores a pu noter ton goût du cryptage, au niveau de l’expressivité de tes modèles, mais également via le recours fréquent au latin dans tes légendes de photographies: peux-tu nous en dire plus? 

Je suis plus doué pour suggérer plutôt qu’imposer. Il ne faut pas que les choses soient explicites, trop évidentes… c’est d’abord et avant-tout de la pudeur mais j’aime jouer sur l’ambiguïté car elle permet de provoquer celui qui regarde, tout au moins de l’interpeller.

DramatisDona © Florent Boissinot

DramatisDona © Florent Boissinot

Mise en scène de soi, moment d’introspection: que tentes-tu d’explorer à travers le recours fréquent à l’autoportrait? 

J’ai commencé avec l’autoportrait car j’étais mon seul modèle disponible tout le temps en réalité et je n’aurais jamais osé souffler certaines idées à quelqu’un d’autre. J’étais extrêmement timide plus jeune et physiquement, j’ai changé en peu de temps donc l’autoportrait était une façon de me découvrir moi-même, de faire quelque chose de ce corps qui me gênait. Je continue aujourd’hui car je ne me censure pas quand je suis sujet, je ne me pose pas de question car maîtriser la photographie depuis l’idée jusqu’à la publication me rassure, je prends le temps nécessaire pour dévoiler ce que je veux. Il est toujours difficile de s’imposer auprès de quelqu’un d’autre car je ne me sens pas encore suffisamment précis et directif, même si cela commence à changer.

7 Olympique (autoportrait) © Florent Boissinot

Olympique (autoportrait) © Florent Boissinot

Quelle est la définition du noir et blanc pour Lacunar Spectare? 

Intemporalité peut-être.

Florian sleeping © Florent Boissinot

Florian sleeping © Florent Boissinot

Ton dispositif artistique se déploie essentiellement sur Tumblr: pourquoi? 

La facilité d’utilisation et de personnalisation me plaît sur Tumblr. Je ne perds pas de temps et les inscrits peuvent s’abonner à mes blogs pour recevoir mes images sur leur fil d’actualité. De plus, j’y suis depuis suffisamment longtemps pour avoir un public fidèle assez conséquent qui peut commenter mon travail directement après sa publication. A côté de cela, c’est une banque d’images intarissable sur laquelle on peut trouver les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture, les magazines de photographie ou de mode les plus pointus, des artistes encore peu connus et les gifs les plus douteux… on y trouve toutes sortes d’influences et j’aime m’en inspirer pour mon propre travail. Le principal avantage qui est aussi le premier inconvénient de Tumblr, c’est l’audience : immense et internationale, on ne peut donc pas réellement contrôler la diffusion de ses images. Il faut y être attentif mais j’y trouve pour l’instant plus de satisfaction que sur d’autres médias. Mon diaporama Flickr est cependant plus sélectif et les images y sont de meilleure qualité pour un aperçu plus professionnel.

 Diva © Florent Boissinot

Diva © Florent Boissinot

Quelles distinctions peux-tu opérer entre ton blog personnel (Photodiary) et celui présentant tes travaux photographiques (LacunarSpectare) ? 

Ça va faire bientôt trois ans que je publie mes images sur « LacunarSpectare » qui était un blog purement personnel à la base mais j’ai fini par être beaucoup plus sélectif sur mes publications. Il réunit aujourd’hui mes images les plus travaillées, des photographies que je juge singulières (en couleur) ou de brèves séries sur un thème particulier alors que le Diary raconte ma vie quotidienne dans un style plus épuré. Il m’est cependant assez difficile de différencier les deux car tout ce que j’y publie est relativement intime, l’un n’est pas plus « personnel » que l’autre, la différence est plutôt fondée sur un critère purement esthétique.

Bauhaus (Gare de Nantes) © Florent Boissinot

Bauhaus (Gare de Nantes) © Florent Boissinot

Quels conseils as-tu à donner aux « jeunes » photographes? 

D’abord, le manque de technique ne doit devenir ni un complexe ni une limite, il faut justement se donner les moyens de parvenir au résultat que l’on espère quelque soit le matériel utilisé. Il ne faut pas se brider voire se censurer mais surtout ne jamais se satisfaire pleinement de ce que l’on fait. La création est quelque chose qui évolue en même temps que nous donc les idées varient autant que notre point de vue sur ce que l’on fait à un moment donné. Enfin, ne jamais oublier que prendre une photo c’est garder pour soi un moment, une personne, un souvenir, avant de le partager ou non avec les autres.
Mais c’est plutôt moi qui devrais être en train de demander conseil à d’autres ! (rires)

Stanislas Van Copen © Florent Boissinot

Stanislas Van Copen © Florent Boissinot

En savoir plus:

– Portfolio Flickr: Jeestunautre

– Page Facebook: Florentb.art

– Tumblr: LacunarSpectare & LacunarSpectarePhotoDiary

A.-C. S.

S.A.