Entretien avec…Séverine Bourlet (1/2)

Deuxième édition de ce nouveau rendez-vous photographique Grand Format, où Photophores laisse le temps et les mots d’artistes s’exprimer.

Avec nous pour ce début d’année 2013, Séverine Bourlet, connue sous le nom d’emprunt @mydame sur les réseaux sociaux de partage. Tour à tour street photographe, portraitiste ou amatrice de paysages normands, Séverine Bourlet nous a surpris par son éclectisme, et sa recherche constante de nouveaux horizons. Cette photographe est également la fondatrice du site Tribegram, dont nous aurons l’occasion de reparler dans la seconde partie de ce Grand Format. Un rendez-vous à mi-chemin entre une pratique photographique personnelle et un questionnement à suivre plus général sur le statut de la photographie mobile en France.

Séverine, qui est @mydame, ton pseudonyme sur Instagram et EyeEm? 

Le pseudo de Mydame n’est pas le nom d’origine que j’avais créé sur Instagram. Il est venu par la suite.  En vérité, c’est une contraction de plusieurs mots anglophones qui ont formé un pseudonyme facile à retenir possédant une consonance et connotation que j’appréciais.  Même si parfois, je souhaite traduire une émotion, un état d’âme ou une aspiration à travers mes photos, je révèle très peu de ma réalité. Je pense que pour beaucoup, il en est de même : cela reste un plaisir, un échappatoire dans un monde virtuel mais ma vie reste ancrée dans le réel.

J’ai téléchargé Instagram le 16 Juin 2011 par curiosité, voyant les liens s’afficher sur  les personnes que je suivais sur Twitter. J’avais pratiqué la photo avec quelques velléités artistiques quand j’étais étudiante. Je me suis également inscrite sur Eyeem en décembre 2011.

Ma venue sur Instagram découle aussi sûrement des années que j’ai passées à New-York.  Après treize ans aux Etats-Unis, l’ouverture d’esprit, le multiculturalisme et l’envie de « Nouvelle Frontière » m’ont toujours manqués à Paris. Instagram ouvrait de nouveau cette fenêtre : la possibilité de voir et partager le monde en temps réel, de Buenos Aires à Tokyo en passant par Saint Petersbourg, dans une cacophonie de photos qui s’assemblaient et se désassemblaient au gré de mes abonnements ou désabonnements.  J’avais dans mon Iphone un livre de conte où je pouvais choisir moi-même les histoires, selon les moments de la journée.

J’ai également été fascinée également par ce village planétaire où un inconnu indonésien, une femme au Chili et moi-même à Paris puissions détenir suffisamment de codes culturels communs pour pouvoir échanger, ne serait-ce que superficiellement. Au début sur Instagram, il y avait très peu d’émoticônes. J’étais surprise de voir des inconnus vivant à l’autre bout de la planète s’abonner, commenter mes photos et répondre à mes commentaires. Puis rapidement j’ai rencontré quelques membres de la communauté parisienne et après je ne me suis plus arrêtée.

@mydame ©

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Lors de l’exposition de photographie mobile « Regards de Femmes », tu t’es définie comme « hipstamatiste ». Peux-tu expliquer ce que cela implique en terme de démarche pour nos lecteurs?

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Je pense que le terme « Hisptagraphe » serait plus appropriée mais celui-ci me convient tout à fait.  Hipstamatic est une application où l’on peut choisir des objectifs et des pellicules dont la combinaison formera un filtre unique dès la prise de vue. Certains clichés, et notamment avec le filtre John S, sont immédiatement reconnaissables comme la marque de fabrique Hipstamatic.  Je ne me définis pas comme une hisptagraphe mais j’aime l’utiliser car l’application produit des images en meilleures définitions ce qui est idéal pour l’impression.  J’adore certains rendus et j’aime les retravailler. En revanche, les filtres très puissants d’Hipstamatic qui impriment l’image à la prise de vue irrémédiablement peuvent donner l’illusion d’une belle photo ou d’un certain  talent.  Pour certains détracteurs c’est le photographe « in the box », un peu surfait. L’important est surtout d’évoluer car les combinaisons proposées par Hisptamatic sont nombreuses. Il faut vraiment une grande pratique pour bien définir son objectif et films, non seulement en fonction de la lumière, mais aussi selon l’émotion recherchée.

J’ai auparavant travaillé les noir et blanc profonds. Désormais, je préfère travailler avec des combinaisons assez neutres qui vont illuminer la photo sans trop la dénaturer. Sur le blog de Tribegram, j’ai invité Laetitia Harni-Cousseau à venir nous faire découvrir toute la palette de création qu’offrent les hipstagraphes. Tous les mardis, elle nous fait découvrir un artiste différent.

@mydame ©

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J’ai pu noter à de nombreuses reprises l’association de la perspective et des angles ras-de-sol dans tes photographies: pourquoi? 

Question à laquelle je répondrais, pourquoi pas ?  Plus sérieusement, en focale fixe à 20mm, avec l’objectif à ras du sol, on peut faire des prises de vues réalisables presque uniquement avec un smartphone. D’où la prolifération des « puddlegram », ces images, où on se sert d’une flaque d’eau pour créer une composition ou des points de vue à ras du sol -ant’s view-.

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@mydame photographie les passants: en mouvement ou bien en position réflexive: qu’est que cela t’inspire?

Les passants et le thème de la mobilité me fascinent  puisqu’ils semblent être inscrits dans la singularité de la photographie mobile. Le passant est l’évocation du monde en mouvement autour de moi.  La scène d’ouverture du film « Les Ailes du Désir » de Win Wenders m’a toujours inspirée. Si on pouvait entendre les pensées des uns et des autres, qu’y trouverait-on ? Est-ce que les expressions que nous croyons déceler sont les reflets des pensées de ces passants ? Et si je dois les traduire en photographie, comment m’y prendrai-je ? En tant qu’observatrice, je ne fais qu’amplifier ou retranscrire ce que je crois être leurs pensées alors qu’en vérité ce ne sont le plus souvent que les miennes.

La photographie c’est aussi capturer un moment unique.  J’en reviens au concept du « moment décisif »   d’Henri Cartier-Bresson.  L’iPhone est aussi idéal pour capturer ces moments du quotidien, souvent futiles auxquels nous ne prêtons pas assez attention.

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Des photographies parfois minimalistes -negative space-, parfois saturées de signes visuels: que cherches-tu à expérimenter dans cette recherche d’horizons contraires? 

Je m’intéresse aux contraires, au Ying et Yang, à la complémentarité, le creux par opposition au plein, la lumière à l’opposition de l’ombre, à la réalité et aux reflets et d’une manière générale à l’opposition entre réalité et perception. Je pense qu’il y a  dans cette recherche l’émergence d’un quotidien imprévisible.

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@mydame est-elle une photographe éclectique?

Sûrement !

Cela se reflète directement dans ce que je photographie car je me déplace souvent entre Paris et la Normandie.

J’ai grandi auprès d’un père collectionneur de vieux appareils et clichés. Sténopés, zoetrope ou aristotype ont fait parti de mon vocabulaire courant, en écumant les brocantes et foire à tout. Je me rappelle le plaisir de toucher de beaux appareils, incroyablement ouvragés et des connaissances scientifiques nécessaires à la pratique de la photographie à l’époque. J’en ai gardé le goût des poses composées.

De mon enfance en Normandie, je me rappelle les paysages et la lumière particulière, chère aux impressionnistes. Celle qui illumine doucement d’une transparence diaphane plus qu’elle n’éclaire.

De mon séjour à New-York, je me souviens également de la lumière, si différente, si directe. New-York est sur la même latitude que Madrid. Le soleil est très fort que ce soit l’hiver ou l’été. J’en garde aussi le bruit et le mouvement. D’ailleurs j’en profite pour saluer Kalel Koven qui va bientôt exposer ses clichés de NYC. J’avais été bluffé par la manière dont il a su percevoir cette lumière, en restant loin de certains lieux communs -perspectives, buildings, etc…-

De Paris, assez étrangement, je ne suis pas particulièrement inspirée par les monuments, photographiés et partagés parfois à l’excès sur Instagram ou ailleurs. Paris m’inspire seulement quand je me concentre sur ses habitants ou en dehors des sentiers battus.

Je n’ai pas une démarche plasticienne affirmée ou ni ne m’inscris dans une école de pensée. J’aime surtout expérimenter sur la composition, les couleurs et la lumière quand une opportunité se présente. En fin de compte, je photographie beaucoup, retouche beaucoup mais publie très ou trop peu.  Mon style s’est affiné.

Je suis d’ailleurs en train de prendre peu plus de temps pour faire un peu plus de photos. Raymond Depardon  a déclaré « qu’il faut aimer la solitude pour être photographe ». J’aime ces instants où je peux me retrouver grâce à la plénitude que fournit l’acte de photographier. C’est une respiration nécessaire.

Seconde partie de cette rencontre Grand Format la semaine prochaine dans Photophores. 

S.A.

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