Mobile Photo Paris: la photographie (mobile) s’expose

Deuxième article autour de cet événement unique en France: l’exposition Mobile Photo Paris, se déroulant du 21 au 25 novembre au Bastille Design Center. Le lieu rassemble 18 photographes, 18 démarches et façons d’interpréter ce qu’est la photographie mobile. Photophores a décidé de vous proposer un compte-rendu critique de l’exposition, en mots et images.

Si Facebook a su flatter le narcissisme de chacun, Instagram a réveillé l’artiste qui sommeille en nous. -Nadine Bénichou, Yann Lebecque

Julien Damoiseau – http://pixpopuli.com ©

Mobile Photo Paris vs. Bastille Design Center : minimalisme du lieu et mise en valeur du support photographique

Double choc esthétique lors de la visite de cette exposition: d’une part, la photographie passe du support numérique au support papier. D’autre part, le lieu en lui-même se prête particulièrement à ce genre d’expositions: une ancienne quincaillerie totalement réhabilitée, aux grands espaces, entre bois, pierre et métal. Des lignes et des perspectives, des photographies qui se laissent découvrir au détour d’un couloir, notamment au premier étage.

Jean-Christophe Polgar a été chargé de la scénographie: exposant lui-même au premier étage du Bastille Design Center, il a accepté de nous expliquer la stratégie d’occupation de l’espace pour cette exposition. Celui-ci insiste sur les grandes dimensions du lieu choisi: le choix a été fait de ne garder que deux niveaux et trois salles annexes pour plus de proximité entre le spectateur et l’oeuvre photographique. Les grands formats ont volontairement été placés au rez-de-chaussée, ces derniers nécessitant une prise de recul plus importante pour être appréciés à leur juste valeur, comme les portraits d’Eric Chauvet placés au fond de cet espace. Jean-Christophe Polgar insiste sur les notions de « respiration » et « d’espacement » afin de justifier son agencement scénographique. Une démarche qui s’accorde avec le minimalisme élégant du Bastille Design Center. Le premier étage propose de son côté une ambiance plus intimiste: petits formats, auto-portraits -nous avons particulièrement apprécié ceux d’Amy Leibrand-, photographies expérimentales; la distinction est claire entre les deux niveaux. Les approches: complémentaires.

Mobile Photo Paris

Julien Damoiseau – http://pixpopuli.com ©

Mobile Photo Paris: un collectif, des approches 

Qui sont les artistes qui exposent? A une immense majorité, des photographes amateurs. Mais ayant un lien direct, de près ou de loin, avec la photographie. Architecture, dessin, peinture, imprimerie, médias, le collectif Mobile Photo Paris est passionné d’art sous toutes ses déclinaisons.

« 18 photographes, 18 histoires » annonce le catalogue de l’exposition: le pari est en passe d’être respecté, avec une diversité thématique et d’approches. Un véritable festival de propositions artistiques nous est proposé: street photography, noir et blancs pluriels, expérimentations à l’aide d’applications, paysages, portraits,… La liste est non exhaustive et se fait le pâle reflet de la richesse des sujets traités par ces photographes.

C’est d’ailleurs sur ces notions de diversité et de pluralité des formats que nous avons interrogé un autre artiste présent sur place, Pierre Le Govic, plus spécifiquement chargé de la partie impression des photographies. Selon lui, ces formats s’expliquent avant tout par des raisons techniques et personnelles. Techniques car certaines photographies mobiles, de par leur composition, supportent mal les agrandissements au-delà de 15 X 15 cm.  A contrario, certains photographes, pour des raisons personnelles et artistiques, ont préféré faire le choix du grand format, comme Nadine Bénichou, avec ses photographies en 80 x 80 cm. Pierre Legovic insiste sur le fait qu’il n’y a pas de règle du format: tout dépend de la démarche, mais en tenant compte des limites techniques imposées par la résolution des photographies du smartphone. 

Une mise en scène de photographies a particulièrement retenu notre attention: celle de Stéphanie Dupont, seule artiste-photographe à proposer une installation autour de son espace dédié. Plumes de pigeons, punaises sur des cadavres d’insectes à la manière d’un taxidermiste méticuleux, l’ambiance recréée interpelle le spectateur, l’interroge sur le sens à donner à ces photographies. Par l’usage de la répétition, de l’analogie, Stéphanie Dupont parle de ce dont on ne veut pas voir, ce dont on détourne la tête: la mort se croise au quotidien, y compris dans la rue.

Modeler la lumière comme un peintre le ferait sur sa toile. -Jean-Christophe Polgar

Julien Damoiseau – http://pixpopuli.com ©

La quête de la légitimité artistique

Au cours des interviews d’artistes-photographes que j’ai pu mener lors de ma visite, une seule phrase revient avec insistance dans leur bouche: celle du changement provoqué par l’impression des photographies. Certains l’air lyrique, d’autres plus réflexifs, ces artistes à leur manière, contribuent en France à faire entrer la photographie mobile dans le monde réel. Avec un support physique, tangible, mesurable. Ce qui va frapper le spectateur, c’est l’extrême diversité des formats proposés: de 10X10 cm , petit carré d’intimité dont il faut s’approcher pour en percevoir les nuances, au 90×120 cm . La photographie mobile montre également ses muscles, et cherche à prouver qu’elle supporte le défi de l’agrandissement.

Cela semble nous être confirmé par Pierre Le Govic, pour qui l’objectif premier de cette exposition est bien de « passer au papier »une sorte de traversée de la frontière numérique pour ancrer la photographie dans le monde réel, celui du papier d’impression. Toutefois, force est de constater que ce pari n’est pas toujours gagné: certaines photos sont pixellisées, d’autres supportent mal le passage au réel. Pari esthétique, limites du support utilisé: plusieurs hypothèses permettent d’expliquer ce ressenti.

Autre grief pouvant être fait à Paris Mobile Photo: la scénographie est de facture classique, quasi « muséale ». Le parti pris a été de ne pas privilégier « l’exposition sociale », afin de ne pas limiter la photo à un partage virtuel, à un réseau social de type Instagram. Personnellement, je le regrette, et aurais souhaité par exemple une confrontation des supports: certaines photographies format papier, d’autres avec des cadres numériques. Sans tomber dans l’excès du tout digital, la photographie mobile ne doit pas avoir honte de ses origines et de ces instants de partage qui en constituent en partie l’essence. Si la photographie mobile n’invente pas l’exposition sociale 3.0, 4.0 ou 5.0, alors qui le fera? Le concept d’exposition sociale est en mon sens complémentaire de celui de l’exposition muséale proposée par Mobile Photo Paris: diversité des usages , diversité des supports, diversité des approches, la photographie mobile pourrait bien être ce laboratoire pour l’exposition de demain. 

Mais est-ce là l’essentiel à retenir de cette exposition? Certainement pas, même si Nettie Edwards, l’une des photographes exposant cette semaine, nous confie que c’est bien de « critiques constructives » qu’ont le plus besoin en ce moment les photographes mobiles afin de remettre en question leurs pratiques. Les artistes présents testent, osent, bousculent, et prouvent de ce fait la légitimité de la photographie mobile à se frayer un chemin au sein des grands courants thématiques structurant aujourd’hui le monde de la photographie. La preuve par l’image qu’il se passe quelque chose de fascinant et d’exaltant: une réinvention de l’instant photographié, entre ruptures et continuités. 

Julien Damoiseau – http://pixpopuli.com ©

En savoir plus: 

Site web de Mobile Photo Paris

Programme détaillé des interventions et événements en lien avec l’exposition

S.A.