Instagram, la fin du privilège de la beauté?

Troisième article issu des conférences de la première édition de la Paris Mobile Week , « Instagram, la fin du privilège de la beauté » est le fruit de réflexions et recherches menées par André Gunthert, sociologue à l’EHESS, spécialiste des cultures visuelles et des cultures numériques, directeur du laboratoire Culture visuelle. Analyser Instagram avec la grille d’analyses des sciences humaines et sociales est bien l’une des ambitions des différents intervenants invités à la Gaîté Lyrique.

Querelle des Anciens et des Modernes 2.0

André Gunthert propose, en guise d’approche, un fait divers, une querelle des Anciens et des Modernes version 2.0 entre David Abiker, critique et chroniqueur sur Europe 1, et « Frozen Piglet « , photographe professionnel et administrateur de ce blog .
Ce dernier peut bien être considéré comme un défenseur d’une pratique « traditionnelle » de la photographie, qu’il oppose à la démarche de David Abiker, présent sur Instagram et auteur d’un article auto-célébrateur sur sa 500e photo, « un chef-d’œuvre d’Instagram »
Avec son billet « Je veux des Likes » , Frozen Piglet intervient avec moult sarcasmes contre David Abiker, cristallisant selon lui tous les travers de la photographie mobile telle qu’on peut la trouver sur Instagram.

Dans ce post est développée la théorie selon laquelle un photographe mobile ne peut revendiquer un positionnement esthétique pour ses photographies. Il n’est pas artiste, n’a pas fait preuve de son sens de l’esthétique, et n’a de toute manière pas la légitimité culturelle pour y prétendre.
Frozen Piglet, avec son style prêtant à la controverse, soulève pourtant une problématique majeure de la photographie mobile: la revendication d’une photographie comme « esthétique » est-elle liée aux nombres de likes et à « l’accueil social reçu dans la plateforme »?

Frozen Piglet ©

La place de la photographie mobile dans le paysage photographique actuel

André Gunthert nous rappelle l’importance des travaux de Dominique Cardon, chercheur associé CEMS/EHESS/R&D France Telecom, pour qui les plateformes visuelles de partage ont conduit à « une intégration de la photo dans la conversation ».
Le « like » pour notre intervenant, n’est pas une mesure d’audience, mais une forme de conversation.
Une approche complémentaire de celle proposée par Nadine Bénichou sur les codes spécifiques de la photographie mobile et des réseaux sociaux est proposée, par exemple sur les commentaires:
1) Ils concernent des individualités

2) Ils sont caractérisés par la réciprocité entre le destinataire et l’émetteur

3) Le « like » n’est pas en soit une appréciation qualitative. La valeur va plutôt venir du côté des personnes m’étant proches sur le réseau.

4) Une différence notable s’observe entre le « Prendre » et le « Montrer » sur Instagram. La problématique dans les commentaires est plutôt du type « Que faire de son image? Comment la montrer? »

Vilipendés par une majorité de photographes professionnels, Instagram doit bien son succès à l’engouement suscité auprès de ces « producteurs d’images privés ». Ce concept est préféré à celui de photographe « amateur », en raison de la charge sémantique péjorative de cet adjectif.

La conférence se poursuit en abordant la révolution quantitative que représente Instagram pour la photographie. Jusqu’à l’avènement du numérique, la Library of Congress de Washington concentrait en son sein la plus grande collections d’images au monde. Cette collection physique paraît de nos jours ridicule en valeur absolue: 100 millions d’utilisateurs et des milliards de photos pour Instagram contre 12,5 millions de photographies pour la Library of Congress.

La « micro-critique » au sein des réseaux sociaux redéfinit les critères du goût collectif

Sur les réseaux sociaux, la « conversation appréciative », composée des likes et des commentaires joue le rôle de la critique en tant qu’instrument de définition du goût collectif. Or, cette démarche va à l’encontre d’une définition traditionnelle de l’Art telle qu’on peut la trouver chez le philosophe Kant. L’art « beau » est social sur ces réseaux, il est le fruit d’une construction collective. Le problème d’Instagram est donc celui de sa légitimité: peut-on revendiquer le « bon goût » d’une production artistique mobile?

André Gunthert rappelle que depuis un certain temps, la critique fabrique le goût. Elle est une médiation entre la production esthétique et les récepteurs. Avec le développement des réseaux sociaux, on assiste à une critique autonome, qui échappent à ceux qui en avaient le monopole. Instagram, dans sa page d’accueil, revendique cette qualification esthétique: il serait un nouveau fabricant de la beauté.

Instagram ©

Dès lors, comment interpréter les filtres proposés par Instagram? L’explication traditionnelle se base sur les notions de nostalgie et de « temps perdu ».

Slate, article de Charlotte Pudlowski ©

André Gunthert refuse cette interprétation et propose une démarche explicative socio-esthétique. Les modifications engendrées par le filtre et le format carré représentent de vrais changement créant des écarts avec la vision normale d’une photographie. Une ambiance se crée, et la forme carrée agit comme un élément de différenciation au sein de notre culture visuelle. Cette dernière est un savoir qui réside de manière inconsciente en nous et nous permet de dater et de situer l’origine d’un produit visuel, cinématographique, télévisuel ou photographique. Par ses transformations, la photo est lue comme une image non-naturelle, à partir duquel Instagram construit un regard esthétique: or, ceci est un puissant vecteur de reconfiguration du goût et de sa légitimation.

Cette reconfiguration pose problème pour le monopole des détenteurs de la beauté, d’où une réaction extrêmement forte face à la « diarrhée pixellaire » produite par Instagram. Par leurs critiques, ils soulèvent le problème de l’habilitation à dire le beau. Instagram n’est pas un lieu « institutionnel » d’exposition de la beauté et du goût dominant. Dans son blog « Tout est politique », Seb Musset propose un article dont le titre se suffit à lui-même pour symboliser la violence du débat actuel:

« Tout est politique » ©

Pourquoi une telle violence?

– L’essor d’Instagram a rendu l’imagerie populaire plus visible. Sa légitimité est auto-produite par la micro-critique, et échappe pour le moment à la critique « traditionnelle ».

– Convoquons Bourdieu, sociologue français de la seconde moitié du 20e siècle, qui a rédigé en 1966 Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie. Dans cet ouvrage, Bourdieu parle du « goût barbare » et inculte du peuple, en totale contradiction avec le beau chez Kant s’appliquant à la photo en tant qu’image sans fonctionnalité. En 1979, le sociologue rectifie sa pensée, et considère désormais que la beauté n’est pas universel, mais bien un privilège (sous-entendu, de riches). Or, Instagram remet frontalement en cause ce privilège du beau avec la micro-critique: les détenteurs du « goût barbare », les amateurs de la « diarrhée pixellaire » ont désormais les outils du jugement entre leurs mains.

En conclusion, André Gunthert propose une dernière piste d’explication pour cet essor fulgurant d’Instagram: il s’agit essentiellement d’un réseau pour les producteurs d’images. Ces derniers se sentent suffisamment protégés pour prendre le risque d’une exposition. Le réseau social est compartimenté: il faut télécharger l’application, avoir un compte, s’abonner aux autres,… Pourquoi? Sans doute, car l’image est un fragment de soi aux enjeux trop importants pour être totalement accessible via un réseau ouvert.

Pour aller plus loin:

S.A.