Art et photographie mobile: l’impossible équation?

Dans le cadre du premier Festival de la Photographie mobile organisé par le site Tribegram à la Gaîté Lyrique, Nadine Bénichou , alias @nad75 sur Instagram, nous propose de nous interroger avec son intervention sur les différents courants de cette nouvelle génération de photographie artistique autour d’un questionnement plus général sur le duo art/photographie.

Rappelant son parcours éclectique, juriste de profession, mais aussi passionnée de peinture puis de photographie, Nadine met au préalable en lumière le fait que sa propre démarche photographique a été profondément renouvelée du fait de son usage du téléphone comme appareil de prise de vue.

@nad75 ©

La photographie mobile est-elle un art comme les autres? 

Il semble dès le départ judicieux de rappeler l’ancienneté de la controverse existant dans les rapports entre art et photographie. En effet, la photographie peut-elle se prétendre art alors qu’elle n’est qu’une reproduction du réel? La cohabitation de l’art et de la photographie en tant qu’industrie et outil technologique a pu donner un argument supplémentaire aux pourfendeurs de l’argentique. Par ailleurs, une oeuvre photographique est problématique dans le sens où elle est reproductible: il n’y a pas d’original comme en peinture par exemple.

Ces considérations sont certes vastes mais nécessaires à la compréhension des enjeux et crispations autour de la photographie mobile. Le débat entre art et photographie est en effet de nouveau d’actualité. La technique photographique est ainsi remise en question avec la simplicité de la prise de vue que le téléphone permet. Dès lors, peut-on prétendre être artiste quand n’importe qui peut appuyer sur le bouton de son smartphone et prendre un cliché?

Un autre point de crispation se situe au niveau de la retouche: les oppositions traditions/nouveauté, chimique/numérique, démocratisation/élitisme sont réactivées. Face à un flux continu d’images privées et non-marchandes sur Instagram, Facebook ou Flickr, la photographie « professionnelle » serait t-elle en danger?

C’est sans compter sur le retard des théories esthétiques n’ayant pas pris ou pu prendre en compte ce phénomène récent datant d’à peine 3 ou 4 ans.

Amy Leibrand ©

La pratique photographique est profondément renouvelée par l’usage du téléphone: 

On peut bien parler de phénomène, de vague, ou d’invasion de la photographie mobile dans notre société: tout dépendra de son point de vue. On peut dès à présent, et sans trop de risques, esquisser quelques raisons d’un tel engouement:

– Le téléphone permet une approche décomplexée et expérimentale de la photographie

– Les contraintes techniques qui rebutaient un certain nombre de personnes sont plus limitées.

– On note une progression qualitative rapide des « photographes-artistes mobiles », notamment grâce à une originalité décuplée, malgré un risque d’uniformisation stylistique comme l’a souligné l’un des membres de l’auditoire de la conférence.

– On assiste à un retour de la main et du geste artistique dans la retouche de la photographie grâce aux écrans tactiles.

Pour Nadine Bénichou, ces nouvelles pratiques peuvent être bien qualifiées « d’art brut » de la photographie.

@draman ©

Photographie mobile et réseaux sociaux, une symbiose aux codes bien particuliers: 

Ce couple est caractérisé par un certain nombre d’éléments représentant une nouvelle donne de la photographie. Les femmes sont très représentées au sein des courants artistiques de la photographie. De même, une grande amplitude de classes sociales et d’âge sont présents sur des réseaux comme Instagram.

Ce dernier est le réceptacle pour le moment privilégié de la photographie mobile. Il est important de souligner que dans leurs échanges, les membres se posent plus la question du « comment » la photo a été faite, plus que du « pourquoi ». Or, si Instagram peut être perçu comme un formidable vivier d’inspiration, il existe d’un autre côté le risque d’une uniformisation de style liée à ce format carré imposé et aux choix limités proposés par les applications de retouche.

On ne peut décrire l’approche esthétique de la photographie mobile sur Instagram sans également insister sur le fait que la micro-critique sous forme de commentaire n’est en réalité pas une critique: l’apparence l’emporte sur la profondeur, l’impression instantanée et appréciative domine face au qualitatif. L’architecture d’Instagram, fondée sur un flux de photos classées de manière chronologique, dilue la notion de « série photographique » et joue un rôle-clé dans « la pression de la publication »: le côté addictif et quantitatif des réseaux sociaux de partage de photographies est une donnée que l’on ne peut nier.

@p67_bylynettejackson ©

Curation is the new black

Certains mots semblent envahir notre quotidien: curation en est l’exemple parfait sur Instagram. Face aux problématiques soulevées précédemment, se développent des pratiques de jugement visant à faire créer de nouvelles visibilités pour les artistes-mobiles. @wearejuxt, @emotion_daily ou iPhoneart sont quelques exemples parmi d’autres de curateurs se proposant de repérer des photographiques « artistiques ».

@stefanmahe ©

Les différents courants artistiques de la photographie mobile: 

Nadine Bénichou nous propose ensuite sa classification, qu’elle avoue être forcément subjective et incomplète :

1) Streetphotographie et « instant décisif » : les mots d’Henri-Cartier Bresson semblent les plus à même de définir ce courant majoritaire sur Instagram. Les streetphotographes sont inspirés des « grands maîtres » de la photographie, éditent souvent en noir&blanc et avec des retouches limitées. Exemples: @cecile_e , @ellla_k .

2) Naturalistes: les amateurs des landscapes se reconnaîtront dans cette catégorie, parfois assez amatrice de HDR et de retouches via les applications. Exemples: @mooro @stefanmahe .

3) Graphistes: les univers visuels de ces artistes tournent autour de formes géométriques colorées et épurées, parfois du noir&blanc. L’architecture joue un rôle-moteur au sein de cette approche. Exemples: @sfurusho @_ronibar @p67_bylynettejackson et @y_misk

@_ronibar ©

4) « Pictorialistes »  et expérimentaux : une démarche plus expérimentale, dans une recherche de la forme et du sens, des jeux d’ombres et de lumières. Les retouches et collages sont beaucoup plus marquées que pour d’autres courants. Exemples: @heroldr @lumilyon @draman

5) Portraitistes façon Cindy Sherman : l’autoportrait, la mise en scène de soi, l’univers et le statut de l’homme et de la femme sont les piliers de cette approche. Exemples: @helenbreznik @_thisspace_ @tsubame33_

La liste n’est bien évidemment pas exhaustive, et a vocation à être complétée et amendée lors de prochaines conférences pour l’édition suivante de la Paris Mobile Week. 

S.A.